Quelle Francophonie pour le XXIe siècle ?

Dans cette « lettre ouverte au président Emmanuel Macron », Tina Ngal livre ce qu’elle appelle « un regard des francophones impliqués » et « une pensée de la rive gauche du bassin du Congo », d’où elle est originaire.

Tina Ngal  • 9 mars 2018
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Quelle Francophonie pour le XXIe siècle ?
Emmanuel macron à l'université de Ouagadougou, le 28 novembre 2017.
© LUDOVIC MARIN / AFP.

Excellence Monsieur le Président,

Votre discours de Ouagadougou sur l’avenir de la Francophonie, que certaines plumes ont mal interprété, nous offre l’opportunité de mettre en perspective un débat plus ouvert.

Nous voulons répondre à une question éludée par une plume pourtant avisée d’une des rives du bassin fécond du fleuve Congo. Il s’agit de l’écrivain Alain Mabanckou qui semble avoir fait louper le coche à l’Afrique francophone en refusant le rôle qui lui a été confié pour mettre en place le nouveau projet de la Francophonie à la demande de l’Élysée. Le moment n’était-il pas propice pour lui de s’atteler à sa passion de décoloniser la Francophonie ? Sachant qu’écrire en langue française est un acte politique.

Pour rappel, qu’il me soit permis de donner du sens au bassin du Congo qui alimente la francophonie en prenant sa source dans les marécages du sud-est de la République démocratique du Congo. Aujourd’hui, personne ne se souvient des riches souvenirs des foyers universitaires des lettres modernes de l’université de Lubumbashi où j’ai vu le jour, province d’où afflue ce bassin drainant ses limons que les deux rives du Congo ont en partage. Je vous livre un regard des francophones concernés : une pensée de la rive gauche du bassin du Congo, le pays de la cuvette centrale avec ses 90 millions de locuteurs qui en font le deuxième pays francophone du monde souvent oublié à cause du mutisme de ses écrivains, philosophes et grammairiens émérites…

À lire aussi >> Notre dossier La Francophonie has been ?

Loin de nous l’idée de déclencher la guerre des rives francophones d’Afrique centrale, mais nous avons seulement l’envie de savoir si on peut dresser les frontières de la francophonie de l’affect et celle des pragmatistes (dont nous sommes), qui tiennent à être utiles dans le chantier du « nouveau monde » où on nous rassure que nous sommes déjà « entrés dans l’histoire » d’un multilinguisme francophone et celle d’André Malraux qui nous a dit le 20 mars 1970 à Niamey :

Il faut opposer aux puissances obscures les puissances d’immortalité… Chaque homme se fonde sur une culture et c’est la sienne ; mais pas pour elle seule…

Autant de rives francophones qu’il y a de pays

Autant de siècles, autant de francophonies et de francités. Autant de républiques, autant de francophonies, comme c’est le cas à chaque sommet de la Francophonie qui se tient tous les quatre ans. Autant Mobutu était privé du quatrième sommet sous la pression d’Aimé Césaire pour braver un régime reprouvé, autant le quatorzième sommet a paradoxalement été attribué en 2012 à la République démocratique du Congo, en plein conflit postélectoral…

C’est ainsi que nous pouvons comprendre que sous le roi François Ier la langue française fut politiquement instaurée par ordonnance en 1539 comme langue officielle de France pour permettre aux citoyens et aux administrations d’avoir la même interprétation et compréhension des choses autrefois exprimées en langues d’oï du Nord et en langue d’oc du Sud. Ces patois régionaux chargés de cultures et d’histoires avaient du reste connu des influences, sinon une part d’acculturation germano-romane et celtique. Sans compter que le terme « Franc » que l’on trouve dans le préfixe du mot français était aussi d’influence germanique, ce qui traduit tout simplement les traces de la vitalité des échanges à travers les langues.

Vers 1880, trois siècles et demi après l’ordonnance du roi François Ier, alors que la Belgique se libérait du joug colonial hollandais, un géographe français, Onésime Reclus (1837-1916), né en période d’abolition de l’esclavage et mort sous la IIIe république colonialiste, fait apparaître sous sa plume le mot « Francophonie » en décrivant les épreuves de forces à l’œuvre dans le monde du XIXe siècle finissant et à cinq ans du partage de l’Afrique à la conférence de Berlin. Sa réflexion dans Le Plus Beau Royaume sous le soleil ou La France à vol d’oiseau envisageait des nouvelles conquêtes françaises au-delà de sa plus importante colonie de l’époque, l’Algérie. La IIIe République, dont il faisait partie, donnera à la France un empire allant même jusqu’en Asie face à la Chine après les premières colonisations sous Napoléon III de l’Indochine française. Aucun continent n’était donc en reste dans cette conquête effrénée des territoires…

Aujourd’hui comme hier, il y a autant de rives francophones qu’il y a de pays en quête d’une démarcation dictée par des relents passéistes, oubliant que le monde actuel est multipolaire et que la coexistence s’y opère dans le cadre du bilatéralisme.

Plaidoyer pour une Francophonie pragmatique

Est-ce une une tare que d’être de la Francophonie pragmatique, celle de la Wallonie Bruxelles et de Lilyan Kesteloot, qui alimente nos souvenirs francophones par son historiographie qu’on nous enseigne aujourd’hui au prestigieux Collège de France créé paradoxalement par François Ier quelques années avant d’imposer par ordonnance la langue française comme langue officielle de la France ?

Excellence Monsieur le Président,

Dans ces lignes, notre réflexion est un plaidoyer pour une Francophonie pragmatique ; celle qui veut se mettre en marche vers un renouveau plus ouvert aux défis du XXIe siècle, fondé entre autres sur son humanisme prôné pour la transformation de nos sociétés modernes au sein de l’espace francophone.

Existe-t-il deux francophonies irréconciliables dans cette guerre sémantique que nous observons depuis longtemps entre celle de l’Union africaine et celle de l’Union européenne ?

La guerre des sémantiques ne doit pas nous faire perdre de vue les objectifs immédiats pour combler au plus pressant les fossés béants existant entre les pays les plus développés, les pays émergents et les pays les moins avancés… Les uns cherchent dans les échanges entre les peuples la contrepartie d’une économie souveraine retrouvée, et les autres cherchent à y trouver une croissance africaine mirobolante digne de nouvel eldorado pouvant affirmer la thèse de l’existence des nouvelles frontières économiques…

Si les mots peuvent traduire les rêves des peuples et prendre corps en société, quel serait alors l’apport des écrivains dans l’essor escompté de la francophonie ?

Posons-nous enfin la question de savoir si le Canada, la Suisse et la Belgique, états membres de la Francophonie, sont les ramifications de la « France-Afrique » tant décriée par les « francophiles affectifs et passéistes » de l’autre rive ? Je ne pense pas.

Tina Ngal est écrivaine. Originaire de la République démocratique du Congo, éditrice militante pour l’émergence et l’autonomisation des femmes, elle est consultante auprès de l’Unesco.

Publié dans
Tribunes

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