Nicolas Hulot : « Je n’y crois plus »

Extraits des déclarations de Nicolas Hulot annonçant sa démission le 28 août sur France Inter.

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« Je ne comprends pas que nous assistions globalement les uns et les autres à la gestation d’une tragédie bien annoncée dans une forme d’indifférence. La planète est en train de devenir une étuve, nos ressources naturelles s’épuisent, la biodiversité fond comme la neige au soleil, et ce n’est pas toujours appréhendé comme un enjeu prioritaire. Et surtout (…) on s’évertue à entretenir voire à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres. (…)

Dans ce gouvernement je suis tout seul à la manœuvre d’une transition sociétale et culturelle. (…) Le Premier ministre, le président de la République ont été (…) à mon égard d’une affection, d’une loyauté et d’une fidélité absolue, mais au quotidien qui j’ai pour me défendre ? Est-ce que j’ai une société structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? Est-ce que j’ai une formation politique ? Est-ce que j’ai une union nationale sur une question qui concerne l’avenir de l’humanité et de nos propres enfants ? (…) Nous faisons des petits pas et la France en fait beaucoup plus que d’autres, mais est-ce que les petits pas suffisent à endiguer, inverser et même à s’adapter parce que nous avons basculé dans la tragédie climatique ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à enrayer la réduction de la biodiversité ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à se mettre en situation d’arrêter l’artificialisation des sols ? La réponse est non. (…)

Je ne veux plus me mentir. Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là et donc je prends la décision de quitter le gouvernement, aujourd’hui.

(…) J’ai une immense amitié pour ce gouvernement auquel je m’excuse de faire une mauvaise manière mais sur un enjeu aussi important je me surprends tous les jours à me résigner, à m’accommoder des petits pas alors que la situation universelle au moment où la planète devient une étuve mérite (…) qu’on change d’échelle [et] de paradigme. (…) Peut-être n’ai-je pas su convaincre, peut-être n’ai-je pas les codes mais je sais que si je repars pour un an, oh nous aurons quelques avancées, mais ça ne changera pas l’issue. (…)

J’ai un peu d’influence, je n’ai pas de pouvoir, j’ai pas les moyens. (…)

Ne pensons pas que ma décision vient seulement d’une divergence sur la réforme de la chasse. C’est une accumulation de déceptions mais c’est surtout parce que je n’y crois plus. (…) C’est pas l’énergie qui me manque, c’est un travail collégial, collectif. Je n’ai pas réussi par exemple à créer une complicité de vision avec le ministre de l’Agriculture alors que nous avons une opportunité absolument exceptionnelle de transformer le modèle agricole. On se fixe des objectifs mais on n’en a pas les moyens parce qu’avec les contraintes budgétaires on sait très bien à l’avance que les objectifs que l’on se fixe on ne pourra pas les réaliser. Voilà ma vérité.

(…) J’ai une profonde admiration pour Emmanuel Macron et pour Édouard Philippe (…) mais sur le sujet que je porte on n’a pas la même grille de lecture. On n’a pas compris que c’est le modèle dominant [libéral] qui est la cause. Est-ce qu’on le remet en cause ? Je me suis moi-même largement prononcé sur des traités comme le CETA et on va en avoir une floppée d’autres. (…) J’espère que mon départ provoquera une profonde introspection de notre société sur la réalité du monde, sur le fait que l’Europe ne gagnera que si l’Afrique gagne. Est-ce que nous nous sommes mis en situation de passer un contrat d’avenir avec l’Afrique ? La réponse est non. Où est passé la taxe sur les transactions financières qui était le minimum pour donner les moyens à l’Afrique de s’adapter, d’évoluer ? Est-ce que nous ne nous voilons pas la face sur le fait qu’une partie des migrants qui viennent frapper aux portes de l’Europe, une partie c’est pour des raisons climatiques ? (…) Le nucléaire, cette folie inutile, économiquement, techniquement dans lequel on s’entête. C’est autant de sujets sur lequel je n’ai pas réussi à convaincre. (…)

Les grandes tendances demeurent [au gouvernement]. La remise en cause d’un modèle agricole dominant n’est pas là. On recherche une croissance à tout crin sans regarder ce qui appartient à la solution et ce qui appartient au problème. Quand on se réjouit de voir sortir de Saint-Nazaire un porte-conteneurs qui va porter 50 000 conteneurs, superbe performance technologique, est-ce bon pour la planète ? La réponse est non. Et c’est toutes ces incohérences et contradictions. Et dans cette équation impossible des critères maastrichiens sur un plan budgétaire, est-ce qu’on essaie un peu d’être disruptif et d’investir un peu dans la transition écologique ? Les investissements qui permettent de réduire notre dépendance énergétique qui ne sont pas des dépenses mais des investissements est-ce qu’on s’est autorisé à sortir un petit peu de l’orthodoxie économique et financière ? Est-ce que la finance de spéculation qui spécule sur des biens communs on l’a véritablement remis en cause ? On va me dire en un an on ne peut pas tout faire, sauf qu’il y a une telle urgence. (…) Ça fait trente ans qu’on est patient, qu’on laisse les phénomènes se dérouler. Ils sont en train de nous échapper. »


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