Johnny, au pays du peuple

Un an après sa mort, le chanteur, qui fut qualifié d’« idole nationale », reste en butte à un mépris social qui l’exclut de la culture légitime. Mais son lien avec les classes populaires demeure.

S’il avait fallu une ultime preuve du lien intense qui unissait Johnny Hallyday à son public, il n’était que de voir la foule immense, spontanément réunie à Paris lors de ses obsèques, quelques jours après l’annonce de son décès, le 5 décembre. Refusant l’hommage officiel, son entourage avait opté pour un « hommage populaire », permettant ainsi à des centaines de milliers de fans et d’amateurs d’exprimer leur chagrin et leur gratitude.

Ce moment était impressionnant, quoi qu’on pense de la débauche médiatique qui a accompagné la mort du chanteur et des messages d’admiration souvent opportunistes venant de personnages officiels. Tous ces discours, sur la voie de la panthéonisation, ont alimenté l’image de l’artiste consensuel et de l’icône nationale. Une vision qui, longtemps, eût été impensable et qui, aujourd’hui encore, un an après sa disparition, reste discutable.

Certes, au fil des années, le phénomène qu’est devenu « Johnny », traversant les décennies sans perdre de son aura, continuant à drainer une foule considérable à ses concerts et attirant des générations nouvelles, avait contraint les esprits les moins disposés à son égard, les médias les plus rétifs, autrement dit une intelligentsia sûre de son bon goût, à le prendre en considération. Il y a loin de ce jour d’octobre 1960 où un animateur d’Europe 1 cassa le 45-tours qui venait d’être diffusé (il s’agissait d’« Itsy Bitsy Petit Bikini ») aux huit pages spéciales consacrées par Le Monde à la mort du chanteur, avec ce titre en une : « Johnny Hallyday, une idole française ».

Tardive, cette entrée dans la sphère de la respectabilité ne s’est pas faite toute seule. Outre un adoubement par certains de ses pairs prestigieux – Trenet, Brassens, Brel… –, Johnny n’a pas manqué de figures de légitimation du côté des écrivains. Ce sont, très tôt, Elsa Triolet et Louis Aragon. Puis d’autres à leur suite, parfois non sans incompréhensions (Marguerite Duras) ou, au contraire, dans une proximité amicale, tel Daniel Rondeau, auteur en 1999 d’un livre plein de ferveur (Johnny, Nil éditions, réédité en 2018). L’atténuation des hiérarchies culturelles, depuis les années 1980, a aussi fait son œuvre, comme le souligne Yves Santamaria dans Johnny, sociologie d’un rocker. L’ouvrage de ce sociologue et historien, spécialiste du communisme et du pacifisme, paru en 2010 aux très sérieuses éditions La Découverte, atteste en lui-même de ce processus de légitimation, ici sur le pan universitaire (en attendant les thèses à venir ?).

Il n’empêche. Quelque chose continue de coincer vis-à-vis de Johnny. Comme un soupçon de condescendance, une indulgence hautaine. Certains de ses confrères, au lendemain de sa mort, sous le coup de l’émotion, l’ont exprimé à leur manière. Dominique A, sans démagogie, a écrit ces mots traduisant un vrai trouble : « Johnny Hallyday tenait un truc en France, un rôle social énorme qui cimentait. Un lien, quand tant sont défaits aujourd’hui. […] On se dit de gauche, et on est là avec nos trucs branchouilles, si loin du cœur de la majorité des gens. Et si on n’avait rien compris ? » (Les Inrockuptibles, 9 décembre 2017).

Magyd Cherfi, lui, formula un hommage qui ne manquait ni de mordant ni d’un sentiment lyrique de reconnaissance : « J’ai fait partie de ces ados qui, dans les années 1980, se moquaient de Johnny à cause de ses fautes de syntaxe, de grammaire, de conjugaison, que sais-je […]. J’ai fait partie de ces bobos d’avant l’heure qui déifiaient Ferré en oubliant que le plus réac n’est pas celui qu’on croit […]. J’oubliais que [Johnny] était plus qu’une voix, et cette voix incarnait une détresse des bas-fonds et en même temps une lueur plus haute que les croix portées. C’était une vibration qui détruisait les migraines, qui carapaçait les cœurs blessés. Elle redressait des corps fourbus et permettait qu’ils embauchent le matin dans les pires boulots, les tâches les plus ingrates… » (Libération, 6 décembre).

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