ESS : dépasser la propriété

En s’appuyant sur un secteur financier socialisé, l’ESS pourrait se débarrasser de la notion de capital et définir un « commun productif ».

L’ESS développe des pratiques alternatives à celles de l’économie dominante. La rupture majeure qu’introduit l’ESS est le renversement du lien entre objet social – ce que va produire l’entreprise – et capital. Dans une société classique, on réunit un capital dans l’objectif de le faire fructifier, et l’objet social est au service du capital. Dans les coopératives, l’objet social est premier : on se réunit pour produire ensemble quelque chose ou pour obtenir un service, et le capital est au service de cet objet social. Ce caractère second du capital explique les modes de décision sur le principe « une personne = une voix » et la rémunération limitée des apports en cas d’excédents, qui aboutit à la formation de réserves impartageables. Pour autant, l’expérience nous apprend que, même second, le capital est toujours présent et tend à réimposer sa logique.

La propriété coopérative apparaît comme « privée » à l’égard de celles et ceux qui ne sont pas membres de la structure. De ce point de vue, la coopérative – et tout particulièrement celle de travail, dont les membres sont les salariés – reste dans une relation de concurrence avec les autres entreprises. On a pensé pendant de nombreuses années que la coopérative d’usagers (de consommateurs ou bancaire) répondait à cette objection en constituant, par la présence de ses membres, un marché préétabli. ­L’histoire nous a montré que l’adhésion d’usagers à la coopérative a une implication limitée vis-à-vis d’une concurrence privée capable, par la mobilisation de capitaux importants, de proposer des prix encore plus bas que ceux des coopératives : en France, la grande distribution a réussi à éliminer en quelques années les principales structures de la Fédération nationale des coopératives de consommateurs (FNCC). De plus, dans ces coopératives d’usagers, les travailleurs se retrouvent dotés d’un statut de salariés subordonnés proche de celui des entreprises capitalistes.

Enfin, même second, le capital demeure la propriété des membres de la coopérative, qui ne souhaitent évidemment pas perdre leur apport ou le partager de façon massive. Une illustration parmi d’autres de ce phénomène est l’internationalisation du groupe coopératif Mondragón au Pays basque. Il s’agit d’une expérience remarquable : fondé dans les années 1950 en résistance au franquisme, il s’est développé au point de regrouper plus de 70 000 travailleurs dans une centaine de coopératives de travail, lesquelles ont constitué des coopératives de second niveau (c’est-à-dire dont les membres sont des coopératives) pour s’organiser en groupe, de façon à s’orienter économiquement, mutualiser des ressources et assurer aux sociétaires une véritable sécurité sociale professionnelle. Pourtant, au moment où le groupe a dû s’internationaliser, les coopératives ont réalisé des achats d’entreprises à l’étranger et, chose surprenante, les salariés des sociétés rachetées ne se sont pas vus proposer d’intégrer le sociétariat. Le statut de filiale – expression profonde d’un rapport de propriété antagonique à la coopérative gérée par ses membres – est apparu dans le groupe : les fonds propres des coopératives (qui intègrent le capital social et les réserves impartageables) étaient devenus trop importants pour qu’ils soient partagés, et les travailleurs sociétaires de ces coopératives sont devenus les patrons de salariés travaillant dans les filiales.

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