Les gilets jaunes et les médias

Le traitement médiatique du mouvements des gilets jaunes a révélé l'hégémonie culturelle de la classe dominante, qui s’est exprimée en permanence par une sorte d’obstruction idéologique.

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Les médias ont-ils mal couvert la crise des gilets jaunes ? C’est en tout cas ce que pense une majorité de nos concitoyens (53 %), si l’on en croit une enquête d’opinion réalisée pour les récentes Assises du journalisme (1). Il y a, bien sûr, dans cette majorité indistincte une part de critique de droite : on aurait trop donné la parole aux gilets jaunes et pas assez au gouvernement… Un jugement qui défie l’évidence. La critique opposée est infiniment plus crédible. Encore faut-il, avant de jeter l’opprobre sur « les médias », se demander de quel média il est question. Nos concitoyens regardent plus BFM qu’ils ne lisent les reportages de Florence Aubenas dans Le Monde, pour ne pas parler de Politis ou de L’Huma. Ces chaînes d’information continue que tout le monde « déteste » mais que tout le monde regarde, et qui, de fait, pèsent sur l’opinion.

Il faut ensuite noter que la partialité de certains médias n’a pas eu le même effet tout au long de la crise. Au cours du premier mois, nous avons surtout vu des images de manifestations massives et des sondages qui témoignaient d’un fort soutien de nos concitoyens. Emmanuel Macron, principale cible des manifestants, était alors absent des écrans. Pour savoir ce qu’il était devenu, il fallait aller y voir dans la presse écrite. Preuve que tout ne se voit pas, et que la réalité politique ne se résume pas à des images. On nous décrivait alors un Emmanuel Macron terré à l’Élysée, apeuré comme un monarque déchu, et vidant son agenda de toute sortie qui aurait pu le mettre au contact du peuple.

Puis, à partir de la mi-janvier, il y eut le « grand débat ». Ce que nous persistons à considérer comme une géniale ruse de communicants. Mais un proche avenir nous en livrera la vérité. On vit alors Emmanuel Macron reprendre des couleurs, s’enhardir au contact d’assemblées d’abord triées sur le volet, à bonne distance de ces gueux de gilets jaunes. C’est ici sans doute que certains médias ont rempli leur coupable office, renvoyant du Président l’image gratifiante d’un homme téméraire, qui retroussait ses manches, au propre comme au figuré. La rumeur de l’extérieur lui était soigneusement épargnée. Parallèlement, les images qui nous venaient de la rue étaient surtout celles de la violence des manifestants, et des témoignages de « ras-le-bol » des commerçants. Ce n’est qu’avec un temps de retard, et parce que le sang coulait en abondance que la question de la violence policière a été abordée, et encore avec beaucoup de mauvaises justifications.

C’était, pour Emmanuel Macron, le temps de la « remontada » dans les sondages. L’homme avait retrouvé de sa superbe… et de son arrogance naturelle. Le rôle de certains médias dans cette (fragile) reconquête de l’opinion fut alors assez évident. Que ce soit avec les images de violences ou avec d’interminables directs sur un show présidentiel qui ressemblait à s’y méprendre à une campagne électorale avec un unique candidat. Oui, les dés de la démocratie ont alors été pipés. Et qu’importe, finalement, que la parole ait été donnée « aussi » aux gilets jaunes dans les débats qui suivaient des plans fixes sur des vitrines brisées. Elle était de peu de poids, surtout qu’elle était immédiatement contredite par des analystes « maison » (ah ! l’éternel Christophe Barbier !) habiles à nous ramener à l’orthodoxie budgétaire. Version journalistique du fameux « There is no alternative ». Car, au fond, plus qu’un équilibre des temps de parole, c’est l’occultation de la question sociale qui est en cause. Cette hégémonie culturelle de la classe dominante, dont parlait Gramsci, et qui s’est exprimée en permanence par une sorte d’obstruction idéologique : impossibilité de relancer une politique de services publics, ou de penser un autre partage des richesses. Peu à peu, les caméras ont déplacé le centre de gravité de la mobilisation vers la marge.

Mais nous voilà au seuil de la troisième phase de cette crise, unique par sa forme et sa durée. On ne jurera pas que ce sera la dernière. Une question inquiète est cette fois dans la plupart des médias : comment, d’ici la mi-avril, date annoncée d’une prise de parole présidentielle, le gouvernement va-t-il réussir à faire la synthèse des revendications des Français ? Et, surtout, que va-t-il proposer pour y répondre ? La peur gagne de nouveau des sommets de l’État. Le 5 mars, lors d’une réunion du groupe LREM à l’Assemblée, Édouard Philippe a mis en garde les députés de la majorité contre « le risque déceptif important ». Le Premier ministre mobilise ses troupes pour qu’elles préparent l’opinion. Quelques jours plus tôt, le même avait fait assaut de modestie : « La grande réforme fiscale, je ne sais pas faire. » Dommage, parce que c’est bien là le cœur de la question sociale et de la transition écologique.

Pas besoin donc d’être grand clerc pour prévoir que la montagne va accoucher d’une souris. Comment nos concitoyens vont-ils réagir au sentiment d’avoir été dupés ? On imagine que toutes les forces du conservatisme social seront alors mobilisées pour en appeler à la raison. Pour autant, le succès n’est pas assuré. Quant aux médias, de grâce cessons d’en faire un tout, et encore moins un « parti ». Et gardons-nous d’alimenter cette part inquiétante de l’opinion (15 %) qui dit « comprendre » les violences faites aux journalistes. Cela, c’est la marque des dictatures.

(1) Étude réalisée par Viavoice pour les Assises internationales du journalisme.


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