Les j’m’enfoutistes du climat et les hypocrites

La question du réchauffement climatique est un peu plus que banalement politique. La simple gestion du système actuel n’y suffira pas. L’écologie butte là sur quelque chose de profondément révolutionnaire.

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La réalité est souvent plus convaincante que les longs discours. La canicule qui accable ces jours-ci l’Ouest européen frappe les imaginaires autant que les corps. Elle souligne les faiblesses de nos sociétés. Elle nous rappelle que le climat est socialement inégalitaire. Ce sont les pauvres, les SDF, les personnes âgées insuffisamment encadrées, les malades, les taulards qui sont le plus violemment touchés. Malgré les précautions prises, soyons-en sûrs, on comptera bientôt les morts. C’est comme si tous les conflits sociaux des dernières semaines défilaient devant nous en quelques jours. Et tout un chacun est amené à interroger nos lendemains. Le doute, qui est une interrogation féconde quand il est sincère, n’est donc plus guère permis.

Douter aujourd’hui encore du réchauffement climatique et de ses origines humaines relèverait de l’inconscience ou de l’escroquerie. Non pas seulement parce qu’il fait chaud, très chaud, ces jours-ci dans notre pays, mais parce que ces épisodes sont de plus en plus nombreux et de plus en plus précoces. Trente ans après le premier rapport du Giec, et alors que les étés les plus chauds relevés en Europe concernent tous le début du XXIe siècle, il n’est plus possible de nier l’évidence.

Le doute, dont Aristote disait qu’il est le « commencement de la sagesse », peut devenir poison quand il est instrumentalisé par des escrocs. À proprement parler, il n’y a d’ailleurs plus aujourd’hui de « climato-sceptiques » auxquels il faudrait donner acte d’une quelconque sincérité. Il nous reste en revanche des négationnistes du climat.

Ceux-là ont outre-Atlantique un chef de file. Donald Trump est le leader incontesté de ces « j’m’enfoutistes » du climat. Après moi le déluge ! La fonte des glaciers, les cyclones, les incendies de forêt, la disparition des espèces, Trump s’en moque éperdument. À condition que ces calamités soient pour les autres et hors de son pré carré. Rien n’empêchera les amis pétroliers de Trump de forer ou de fracturer la roche, de déforester et d’encourager une croissance aveugle. Et rien n’empêchera ses électeurs de consommer sans limites autres que celles de leur porte-monnaie ou de leur compte en banque. Pourvu qu’ils votent bien en 2020. Trump et Bolsonaro, son double brésilien, ne doutent pas. Leur horizon ne porte jamais au-delà de leur misérable existence. Il n’est donc pas difficile de prononcer à leur égard une condamnation morale sans appel. Mais, hélas, le problème qu’ils posent est plus complexe.

Si le milliardaire Trump a été élu, et risque de l’être à nouveau, par des électeurs de classes moyennes qui sont très loin d’avoir son patrimoine, c’est qu’ils trouvent leur intérêt dans sa politique. Certains d’entre eux sont un peu nos « gilets jaunes ». Mais des « gilets jaunes » encouragés par un discours sauvage qui les exonère de toute réflexion. Heureusement, nous ne sommes pas chez nous dans cette situation. Au contraire, le mouvement du début d’année témoigne d’une réelle prise de conscience. La synthèse est loin d’être réalisée mais la question écologique est posée. La réponse ne surgira spontanément ni des cités pavillonnaires ni des HLM. C’est la politique qui résoudra cette équation.

Certes, les programmes témoignent d’une réelle évolution. Mais les mots sont souvent trompeurs. L’heure est au greenwashing, c’est-à-dire plus souvent à la récupération médiatique qu’à un engagement vrai. Nous n’avons pas à l’Élysée ou à Matignon de Trump, mais des orateurs appréciés des grands-messes internationales qui savent dire où sont les problèmes et ce qu’il faudrait faire pour les résoudre. Écologistes les jours de colloques, ils restent hélas productivistes le reste du temps. Ce qui situe la France dans le peloton de queue des pays occidentaux pour l’application des accords signés triomphalement à Paris en 2015. Nous sommes en retard sur le tableau de marche qui doit conduire à contenir à 1,5 °C le réchauffement climatique d’ici à 2100.

En vérité, les autres ne font guère mieux. C’est que la question est un peu plus que banalement politique. La simple gestion du système actuel n’y suffira pas. Rompre, comme il serait nécessaire, avec le productivisme et renoncer à la religion de la croissance nous projetterait dans un autre univers mental. Ni culturellement, ni politiquement nos dirigeants actuels n’y sont prêts. Ce serait d’ailleurs aller à l’encontre de leurs bailleurs de fonds électoraux, heurter des lobbys industriels et financiers qui leur sont proches. L’écologie butte là sur quelque chose de profondément révolutionnaire.

La tension, qu’il ne sert à rien de nier, entre l’écologique et le social, ne peut se résoudre que par un autre partage des richesses. Un gouvernement qui s’apprête à précipiter 240 000 chômeurs dans le vide d’une précarité absolue va évidemment en sens inverse. Quelle transition écologique pourront opérer tous ceux qui, du fait de la réforme présentée la semaine dernière, n’auront plus ni emploi ni droit au chômage ? En appeler dans ces conditions aux changements de comportement de nos concitoyens relève d’une belle hypocrisie. Au moment où se nouent des alliances pour les municipales, il n’est pas inutile de rappeler que des alliances contre nature feraient gravement reculer la cause.

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