« Tulipe et les sorciers », de Sophie Guerrive : Ours arbre caillou

Avec Tulipe et les sorciers, Sophie Guerrive continue ses fables existentielles et quotidiennes, douces et drôles.

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Au centre du monde – en tout cas du monde de Sophie Guerrive –, il y a Tulipe, l’ours en bermuda, adossé à l’arbre. L’arbre n’est pas un arbre comme les autres : Tulipe en est amoureux bien qu’il lui ait brisé le cœur, lorsque, dans le volume précédent, il a voulu partir en voyage. Néanmoins, Tulipe l’ours continue à s’adosser, amoureux, à l’arbre, et l’arbre à lui parler sans parvenir à se faire entendre.

Autour d’eux, nous retrouvons la tribu aux questionnements quotidiens et existentiels. Il y a Crocus le serpent, Violette l’oiselle bleue, Narcisse le tatou, Capucine la chauve-souris, Jasmin la poule, Cosmos le corbeau et son ancienne femme, Rose la chouette blanche, mais aussi l’œuf et le caillou.

Chaque personnage a sa dynamique propre, ses interrogations et interactions. Tous se soucient des autres mais ne se jugent pas, ou peu, ou brièvement. Tous laissent l’autre à sa quête, prêts à l’aider lorsque cela devient nécessaire, sans l’empêcher de rencontrer toute douleur, sans lui interdire d’aller au bout. Ainsi de Crocus le serpent. Le voici décidé à trouver le sens de la vie, à rencontrer Dieu : il part alors pour le désert affronter les peurs nocturnes, l’angoisse du rien, les démons intérieurs. Mais au lieu de devenir prophète, il s’assèche, avant d’être sauvé physiquement par Rose, ramené sur terre par Narcisse (quoique).

La ligne est claire, les couleurs simples et paisibles sont en aplats, le « gaufrier » (ensemble des cases constituant une planche régulière) reprend souvent le même schéma : quatre cases rectangulaires sur quatre lignes. Les dialogues sont brefs, rythmés comme des poèmes, parfois intérieurs. L’extraordinaire côtoie le commun ; l’un contrebalance l’autre, et vice et versa, pour endiguer prétention et superficialité, toucher à une poésie douce-amère, à un humour tendre comme tendre est l’amitié.

Il y a ainsi la prière qu’énonce Violette l’oiselle bleue, mains jointes et yeux fermés, sur quatre pages : « Dieu, si vous êtes là / Ou alors le silence / Ou l’espoir des inquiets / Ou la confiance des calmes / Faites que nagent maintenant /Sous le ciel muet / Sous les eaux noires de la mer / De grandes baleines au front étoilé », et dans la nuit étoilée apparaît volante une baleine, portant en son ventre Violette. La prière continue à décrire un monde merveilleux avant de se conclure pragmatiquement : « Et que dans nos maisons, le pain ne manque pas, ni le vin, ni le gratin », qu’accompagne Tulipe, péremptoire : « C’est bon j’ai compris / Chaud devant », armé d’un gratin fumant, face à une Violette affamée. La dernière case sent bon la nourriture partagée, le foyer allumé – et c’est merveille. Subsistent aussi à l’arrière de nos rétines les images belles que Violette a convoquées : baleines volantes, planète-baobab, havre d’écureuils endormis…

Après tout, qui de la faim ou de l’imaginaire, des nécessités vitales ou des besoins du cœur, de l’esprit, importe le plus ? Pourquoi choisir ? nous répond Sophie Guerrive. Elle maintient l’équilibre avec délicatesse.

Tulipe et les sorciers, Sophie Guerrive, éditions 2024, 116 pages, 15 euros.


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