La bataille de l’information

Le gouvernement dit en quelque sorte aux salariés : « N’allez pas manifester, car vous ne serez peut-être pas touchés par la réforme. » Ils iront manifester parce qu’ils ne croient plus rien de ce qui vient de ce gouvernement.

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L’air faussement décontracté, soumis à un code vestimentaire si parfait qu’il en était risible, nos ministres ont quitté l’Hôtel Matignon, dimanche en fin d’après-midi, un peu comme s’ils rentraient d’un week-end campagnard passé entre amis devant l’âtre d’une cheminée rustique. C’est pourtant bien d’un séminaire de travail qu’ils sortaient. Et ces sourires affectés étaient sans doute la première application des consignes venues d’en haut : feignez la force tranquille, et répétez à qui veut l’entendre que « la réforme se fera ». La méthode du docteur Coué est à la base de toute communication politique. Si le peuple n’y croit pas, c’est bon au moins pour le moral des troupes.

À trois jours du début d’une épreuve de force visiblement très redoutée par le pouvoir, le mot d’ordre était, paraît-il, « saturez les médias ! ». Encore faudrait-il savoir quoi dire au-delà de formules usées jusqu’à la corde. Car, pour l’exécutif, la bataille de l’information est mal engagée. Les éléments de langage – « justice », « égalité », « simplicité » – censés convaincre des vertus de la réforme des retraites sonnent creux dans la bouche de ceux qui les prononcent. En matière d’égalité et de justice, il est vrai qu’Emmanuel Macron s’est acquis une mauvaise réputation. Du coup, la plupart des Français ont compris que la nouvelle répartition qu’on veut leur imposer ne concerne qu’une partie de la société, et qu’elle est une entreprise de division des classes moyennes et inférieures. Les très riches, eux, ne participent pas à ce jeu-là.

Le discours sur les régimes spéciaux, pierre angulaire de la réforme, convainc de moins en moins. C’était pourtant malin : une « réforme universelle » qui nettoie ce maquis pour créer un régime unique, le même pour tout le monde, voilà qui était marqué au coin du bon sens. Succès garanti au zinc du bistrot, et dans cette presse dite populaire qui parle le langage des gens simples en défendant les intérêts des riches. Il a fallu du temps, et une autre information, il a fallu des journaux indépendants, et des journalistes qui le sont, parfois au sein de certains grands médias, il a fallu un travail syndical opiniâtre, il a fallu Attac et la Fondation Copernic, et des économistes vraiment atterrés, pour que les mots retrouvent leur sens. Supprimer les régimes spéciaux, même sous une rhétorique de l’égalité, c’est ignorer la spécificité des métiers, nier la pénibilité de certains d’entre eux, et c’est, pour finir, le contraire absolu de l’égalité. Et tout s’est révélé être à l’avenant : l’égalité macronienne ignore les inégalités femmes-hommes, les carrières chaotiques, la misère de la condition enseignante. Elle ignore la vraie vie.

À mesure que le débat a progressé, il a fallu que le gouvernement invente des compensations à ses propres dispositions. Ainsi, le fameux point, dont on ne connaît toujours pas la valeur, mais qui devrait remplacer le système par trimestre en soumettant les retraites aux turbulences financières, serait « sanctuarisé ». Si l’on en croit Bruno Le Maire. Et les enseignants, dont les retraites s’effondreraient, seraient « revalorisés ». On nous dit de lâcher la proie pour l’ombre. Le discours ne passe plus.

Au comble de l’embarras, un ministre affirme que le « texte n’est pas encore écrit ». Et le dernier mode de défense consiste à brouiller les pistes à propos du calendrier d’application et de la génération des actifs concernés. Le gouvernement, qui n’a à la bouche que le mot solidarité, dit en quelque sorte aux salariés : « N’allez pas manifester, car vous ne serez peut-être pas touchés par la réforme. » Ils iront manifester parce qu’ils ne croient plus rien de ce qui vient de ce gouvernement.

La difficulté est telle que quelques soutiens habituels lâchent Emmanuel Macron. L’éditorialiste du Monde constate les dégâts, et juge la réforme « illisible ». L’économiste libéral Nicolas Baverez observe, la mort dans l’âme, qu’elle aggravera les déficits. Laurent Berger, lui-même, le patron de la CFDT, pourtant tout prêt à servir, est pris à revers par sa base. Quant aux ministres, ils sont à la peine. On leur demande de clarifier une entreprise politique qui repose précisément sur le flou, la dissimulation et la procrastination. Heureusement, il y a parfois des plombiers miraculeux dégottés par France Info, comme cet Olivier qui aime si passionnément la réforme qu’il en assure avec talent la promotion, en connaît les détails techniques, et se dit prêt à des sacrifices financiers. Un plombier extraordinaire dont on avait seulement oublié de nous dire qu’il était un responsable de La République en marche.

Mais il y a trop peu de plombiers comme Olivier, et cette première bataille de l’information, le gouvernement l’a perdue. Voilà pourquoi les manifestations de jeudi et la grève seront massives. Mais une autre bataille se profile dans les médias. C’est la fameuse défense de l’usager. Micros et caméras vont rendre compte sur les quais de gare de la rudesse de notre vie en temps de grève. Le citoyen s’effacera derrière l’usager « pris en otage » par des nantis qui jouissent du double privilège de disposer d’un régime spécial de retraite et du pouvoir de faire grève. On connaît la chanson. Le tout est de savoir si la grève est la faute des grévistes, ou de ceux qui se sont lancés dans une entreprise dont on se demande parfois s’ils ne la regrettent pas déjà.


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