Vous avez demandé les secousses ?

Le contrebassiste de l’Art Ensemble Of Chicago publie un premier album copieux et réussi.

Jacques Vincent  • 8 janvier 2020 abonné·es
Vous avez demandé les secousses ?
© Andrea Falcone

Si Junius Paul n’était pas l’actuel contrebassiste de l’Art Ensemble of Chicago, on ne se serait sans doute pas précipité sur son premier album solo. Mais la formation est tellement mythique que la simple évocation de son nom, et par extension tout ce qui la touche de près ou de loin, suscite l’intérêt.

Il faut dire que ce collectif libertaire formé en 1969, parangon du free-jazz, était particulièrement haut en couleur, par sa musique, la mise en scène de ses concerts, les vêtements et les traits peints sur les visages – à la notable exception du trompettiste Lester Bowie, qui s’en tenait étrangement à une blouse blanche de laborantin. Moins coloré aujourd’hui, et avec seulement deux des membres originaux, l’Art Ensemble of Chicago n’en reste pas moins actif comme on pourra le constater en février à Créteil, dans le cadre du festival Sons d’hiver.

Junius Paul fait partie d’une nouvelle génération de musiciens qui portent le formidable et lourd héritage de la « Great Black Music ». Conçu comme un double album vinyle, divisé en quatre faces dont l’une ne comporte qu’un seul long morceau, Ism regroupe des enregistrements effectués en studio ou sur scène au cours des quatre années précédentes. Alternant petits et grands formats, ce sont des compositions qui vont de 46 secondes à près de 20 minutes. Avec basse (évidemment), batterie et claviers (pianos acoustique et électrique et orgue) dans les rôles principaux.

Une trompette s’invite parfois dans la ronde sonore ; un saxophone aussi, mais plus rarement encore. Ainsi que quelques « petits instruments » comme l’indiquent les notes de pochette sans autre précision, mais on devine que, dans la tradition que perpétue Junius Paul, cela peut concerner à peu près tout ce qui tombe sous la main des musiciens, qu’il s’agisse d’instruments de musique par définition ou par destination.

Tout cela permet une vaste palette de sons et d’atmosphères. De la bousculade de notes, cette danse hallucinée et aveugle qui ouvre le disque, à un « Paris » mené pas à pas avant que la batterie ne s’affranchisse de cette lenteur, passe le rythme au hachoir et que la mécanique s’emballe, entraînant pour un temps la trompette dans ce sillage avant un long finale hypnotique inexorable avec basse et batterie au coude à coude.

Entre les deux on aura eu aussi bien le collage bruitiste de« Twelve Eighteen West », le bouillonnement électrique dans un ciel de tempête strié par les jets d’acide de « Spocky Chainsey Has Re-Emerged », ce qui ne sera pas sans rappeler le Miles Davis électrique du début des années 1970, ou ce « Bowl Hit »proche d’un silence méditatif.

Soit tout du long une musique organique qui aime les secousses, le sol qui tremble, les sons physiques. Et qui sait que la puissance peut provenir d’éléments très basiques quand on possède la science des peaux et des cordes.

Ism, Junius Paul, International Anthem Recording.

Musique
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