Ma déception d’élue, mon espoir de citoyenne

Pendant ses deux mandats, Sylvia Voinet a lutté contre les vices de la politique locale, qui ont entravé ses idées et ses projets. Elle conclut de cette expérience qu’il faut changer radicalement les méthodes démocratiques, pour décloisonner et redonner du pouvoir aux populations.

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J’ai commencé à écrire ce texte deux ans avant la fin du mandat, quand la pression des élections prochaines était devenue trop envahissante à mon goût. Deux ans avant ! Durant les douze années de mes deux mandats d’élue d’une ville de 10 000 habitants, Sainte-Savine, dans l’agglomération de Troyes (Aube), j’ai pris régulièrement des notes parce qu’il faut toujours écrire pour retenir, pour comprendre aussi ; parce que je ne voulais pas que tout cela se perde dans le quotidien et qu’il fallait pouvoir démêler l’humeur de la pensée. Presque chaque soir, j’ai failli abandonner, et au matin je me disais qu’il fallait un petit caillou dans la chaussure pour enrayer le système. Ils auraient tellement aimé que je parte ! Je raconterai peut-être un jour par le menu dans une pièce ou un roman tous les diables de détails cachés dans le « jour après jour » d’une vie d’élu·e. Mais aujourd’hui je veux simplement accomplir un geste politique et utile à la veille des élections en utilisant les outils du moment.

J’ai donc décidé de jeter sur les réseaux sociaux quelques mots avant de partir, parce que la colère de voir qu’il serait si simple de faire autrement m’étouffe parfois. J’ai vécu ce que c’est que de mener des projets dans une association, sans argent ni appui, et je pense avoir réussi à y faire plus de choses que lors de mon mandat d’adjointe. Tout cela principalement pour des questions d’ego et de susceptibilités. C’est insupportable quand on songe que tout cela se fait avec l’argent des gens.

J’ai voulu faire cette lettre à cœur ouvert, ce cœur qu’il m’a tellement manqué de pouvoir mettre en œuvre durant toutes ces années.

Pourquoi j’y suis allée : changer le monde

Quand ils sont venus me chercher pour faire partie de la prochaine liste du maire en place, je me suis d’abord méfiée. De quoi avaient-ils besoin ? Une femme, une Française d’origine extra-européenne, une mère de famille… Pragmatiquement, je me suis dit que je ferais fonction des trois si ça pouvait dépanner et que, du moment qu’on me donnait des leviers pour agir, ça m’irait. Mes copains ont bien rigolé, m’ont dit que j’allais me faire manger toute crue et que je n’avais rien à faire dans ce « milieu pourri ». Toi, une saltimbanque ! Ils n’avaient pas tort et j’éprouvais moi-même une forte défiance vis-à-vis de ce monde, mais pourquoi les laisser entre eux ? De plus, je n’aime pas les a priori et je préfère toujours donner une chance à la situation et me rendre compte par moi-même. Je me suis donc positionnée sur l’écologie, très rapidement requalifiée par eux en développement durable… j’aurais dû me méfier.

Premier rendez-vous avec la future tête de liste, le chef quoi. À première vue, pas très charismatique, mais est-ce ce que l’on attend d’un maire ? Allez, pas de délit de faciès et il a l’air d’aimer les gens. C’est parti, je me lance, puisque j’ai toujours voulu changer le monde. Je trouve l’entretien un peu court pour un engagement aussi important mais je comprendrai plus tard que cette formalité consiste surtout à s’assurer que la personne présente comme il faut, entre dans une case convoitée (femme, mère de famille et écolo… ils n’en attendaient pas tant !) et qu’elle a bien compris ce qu’on attend d’elle. Il faudra aller à toutes les réunions, il faudra faire les commémorations, il faudra être solidaire des décisions de l’équipe et du maire, il faudra rester jusqu’au bout. Mon profil semble convenir, puisque me voilà tout à la fois tutoyée et cooptée dès le premier rendez-vous.

Alors, pour ceux qui se demandent comment se composent les équipes municipales, eh bien c’est comme ça. Les élus du moment rabattent vers le candidat des personnes qui doivent servir de miroir aux citoyens, et si en plus les futurs colistiers amènent des voix (des copains, de la famille, des réseaux), c’est encore mieux. Dans une ville de 10 000 habitants, les élections peuvent se jouer sur 200 ou 300 bulletins d’écart, donc chaque voix compte. À aucun moment on n’a cherché à évaluer mon envie ou ma capacité à travailler des dossiers, on n’a pas non plus vraiment pris la température de mes convictions politiques ou capté mes valeurs humaines. Cela a probablement été leur première erreur, car j’avais bien dit que j’étais atypique, que je ne serais fidèle qu’à mes idées… Mais on ne se met jamais assez d’accord sur le sens des mots.

Quand la campagne a commencé, ils ont découvert avec enchantement que je maîtrisais aussi la communication politique, et que je faisais une chose incroyable dans ce milieu pourtant en majorité composé de retraités : je travaillais ! Bon, j’ai un peu l’air de me vanter et je n’étais pas la seule à travailler, mais oui, il faut quand même dire que les gens qui bossent ne sont pas légion chez les élus.

Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour vous raconter par le menu tout ce qui s’est passé pendant douze ans, car c’est globalement assez ennuyeux et, par certains aspects, très répétitif. Non je voudrais – j’en ai besoin – partager avec les citoyens que ça intéresse mes joies et mes déceptions, et modestement apporter une pierre à ce qui pourrait être une autre gouvernance pour nos collectivités.

Me voici arrivée au terme de ces deux mandats municipaux au cours desquels j’ai exercé les délégations de maire adjoint au développement durable avec les espaces verts – le temps que tous comprennent que « zéro phyto », ça voulait dire zéro phyto même au cimetière et aussi dans la rue du maire –, à la démocratie locale, où j’ai pu découvrir qu’on pouvait appliquer à la démocratie le même greenwashing qu’à l’écologie (avec le facteur aggravant que la démocratie, contrairement à l’écologie, ne s’appuie pas sur des faits scientifiques), et enfin à la communication. La communication n’est pas une délégation intéressante en soi, puisqu’il s’agit plutôt d’un outil. Mais d’avoir la main sur cet outil évite qu’un autre élu vienne vous empêcher de parler correctement des choses que vous faites. Bien sûr, j’ai assez rapidement dû apprendre comment ça marche et que les stratégies d’alliances, voire une certaine forme de chantage, sont une pratique nécessaire si l’on veut arriver à ses fins. L’histoire de la barbichette qui vous tient est l’un des fonctionnements majeurs chez les décideurs politiques. Mais, à ce moment-là, je ne pensais pas que plus de la moitié de mon temps serait consacrée à des querelles de palais et à préserver le peu de liberté d’action que j’avais.

Pourquoi je suis restée : l’espoir de pouvoir faire

Tout d’abord, je suis restée parce que les opportunités d’agir et d’échanger sont fabuleuses quand on est élu. Les citoyens n’ont plus confiance en nous et parfois nous détestent, mais ils restent incroyablement intéressés par la chose publique. Le statut d’élu ouvre toutes les portes en grand, on obtient le moindre rendez-vous, on accède aux informations. J’ai donc vécu de grands moments de plaisir citoyen partagé lors de l’organisation de la première journée citoyenne, ou lors de débats parfois houleux au sein du conseil des habitants. J’y ai découvert le plaisir d’échanger avec des gens vraiment différents de moi.

J’ai eu aussi de grandes satisfactions personnelles lorsque nous avons obtenu la création d’un véritable service développement durable avec une personne dédiée, lorsque nous avons enfin réussi à mettre deux repas bio à la cantine, lorsque j’ai fini par faire passer, après dix ans d’acharnement, la mise en place d’une cabine de toilettes sèches dans un parc éloigné de la ville. Je pensais avoir fait de mon mieux et saisi toutes les opportunités pour utiliser ma présence en ce lieu de pouvoir et faire avancer les causes qui me tiennent à cœur. Mais lorsque j’ai vu que des adolescents, presque des enfants, manifestaient dans les rues, faisaient la grève de l’école pour nous demander de leur laisser un monde à vivre, j’ai compris que nous étions loin du compte.

Je pars avec le sentiment de ne pas avoir achevé la tâche et de ne pas avoir pu mener tout ce qui aurait été nécessaire, et surtout possible. En fait, je n’ai jamais pu baisser la garde ni arrêter de faire de la stratégie. La moindre faille m’a coûté des retours en arrière ou des arrêts purs et simples sur des dossiers. Il est anormal de devoir mettre en œuvre en permanence l’un des 36 stratagèmes de Schopenhauer pour mener des actions publiques. Il est inacceptable que la réussite des projets soit liée à l’énergie d’une personne et non pas au simple fonctionnement d’un système. La gouvernance de la collectivité devrait être en elle-même le garant du suivi des dossiers et comporter une obligation de réussite. Les citoyens se plaignent à raison des dossiers qui n’aboutissent pas, des projets qui mettent trop longtemps à se réaliser, des réponses qui arrivent trop tard ou jamais.

Je suis restée aussi parce qu’ils n’attendaient que ça, que je laisse la place à quelqu’un de plus idoine, plus conforme, plus docile ! Le problème de ce monde et de ces gens, c’est qu’ils jugent et évaluent tout et tous à la lumière de leur cadre de pensée à eux. Ils ne connaissent pas le changement de paradigme, ils ne s’essaient jamais à l’aventure de tenter de nouvelles hypothèses. C’est là que j’ai découvert qu’« on fait comme ça parce qu’on a toujours fait comme ça ! » C’est le processus inverse de celui que j’appliquais au quotidien dans mes activités artistiques où l’on doit plutôt inventer et créer.

J’ai souvent eu le sentiment d’être l’étrangère, le virus dans un organisme qui met tout en œuvre pour se débarrasser du vil agresseur, et ils font ça avec beaucoup de ténacité et de solidarité. Mais je suis d’une espèce résistante, de celles qui se sont développées en milieu hostile et qui ont dû inventer des ruses de survie, comme ces plantes qui résistent aux invasions pesticidiennes pour revenir encore et toujours se développer au bord des champs.

Non messieurs (oui, il y a peu de dames qui prennent les décisions malgré l’apparente parité), l’écologie, ça n’est pas proposer quelques mesures de façade pour aller récolter les voix des citoyens sensibles. Aujourd’hui, les voyant faire pour constituer une liste pour les prochaines élections, je vois comment ça marche : on part à la chasse, armé de son épuisette à écolos pour en trouver un·e qu’on mettra en bonne vue sur la liste. N’importe quel mot magique prononcé au hasard d’un échange entre deux rues – permaculture, tri des déchets, purin d’ortie… –, tout est bon et suffira à vous identifier comme un·e écologiste pur·e et dur·e.

Je refuse aujourd’hui de me rengorger et de m’autosatisfaire des mesurettes qui ont été mises en œuvre pendant ces douze ans. Je dois reconnaître tout ce que je n’ai pas fait et que j’aurais dû faire. Je veux comprendre pourquoi ça n’a pas été possible.

Non, le temps perdu à mettre en œuvre les projets dans les villes n’est pas nécessaire à la démocratie ou lié à la lourdeur des procédures. Oui, aujourd’hui une bonne partie de l’énergie des élus est déployée pour régler les problèmes d’ego et des problématiques de collaboration qui en découlent au sein du groupe majoritaire. De plus, leur vision politique est la plupart du temps dirigée vers la future récolte de voix, ce qui engage forcément à ne pas choisir des projets indispensables mais peu producteurs de suffrages, ou alors à commettre à la va-vite des actions inadaptées pour avoir « quelque chose à dire » au moment de la campagne. Si on y regarde de plus près, sur six ans de mandat, un nouvel élu travaille pour la ville trois ans. Si on met de côté toutes les tâches plus ou moins inutiles incombant classiquement aux élus que sont les commémorations, inaugurations et autres pince-fesses, il reste peut-être un quart de leur temps consacré à la compréhension des dossiers et des contextes.

Les fonctionnaires employés des collectivités appelés techniciens ont été ma découverte de ces mandats. Il ne faut pas mentir… certains sont vraiment conformes à l’image que l’on se fait d’eux et il m’est arrivé qu’un fonctionnaire mécontent me menace de se « mettre en maladie ». Je savais qu’on pouvait tomber malade, ou se rendre malade, mais pas « se mettre » malade ! Mais pour faire bonne mesure et bien répartir les mesquineries, il m’est aussi arrivé d’entendre un élu clore un débat crucial par cette phrase lapidaire : « Bon, on avance, il est 20 heures, ce soir il y a “L’Amour est dans le pré”, trêve de discussions. » Mais revenons aux techniciens qui, donc, pour la plupart sont compétents, au service du public et des élus du peuple, font preuve d’une patience infinie face aux caprices et à la bêtise de certains conseillers municipaux et sont d’une aide précieuse lorsque l’on veut mettre en place un projet politique puissant. Je n’ai réussi à mener des actions que grâce à plusieurs chargé·es de mission, motivé·es, compétent·es et impliqué·es, souvent bien plus que les élus.

Je devrais partir fière comme tout. Notre ville est la ville verte de l’agglomération. Le maire et les autres élus s’en enorgueillissent à tout va, et seule moi, élue au développement durable et à la démocratie, qui ai mené ces actions, avec parfois l’appui de quelques membres de l’équipe mais souvent sans, je serais dans l’insatisfaction ? Jamais contente, ils avaient bien raison de me le reprocher. Eh bien non, je ne suis pas contente de moi, ni d’eux. Nous aurions eu pendant toutes ces années la possibilité de prendre quelques courageuses décisions.

Installer des pistes cyclables à la place du stationnement des voitures dans des rues trop étroites pour tolérer les deux aménagements, parce que les enjeux du climat sont tels qu’il va bien falloir prendre des décisions courageuses et que les gens dans leur grande majorité ont encore des jambes pour marcher.

Mettre le tout bio dans les restaurations scolaires pour protéger les enfants, contraindre les prestataires à changer leurs processus industriels et favoriser l’implantation de producteurs locaux.

Mettre en place des actions puissantes pour arriver à ne plus générer de déchets au lieu de voter aveuglément pour la construction d’un incinérateur surdimensionné.

Inventer une politique culturelle moderne pour favoriser l’accès de la culture à tous, au lieu d’acheter et encore acheter à grands coups de fric des spectacles à consommer sur place par des citoyens abêtis et passifs, qui ne savent plus qu’ils ont en eux la capacité de rêver et de donner du bonheur aux autres grâce à cette incroyable activité de métamorphose personnelle qu’est la pratique artistique. Et qu’avons-nous fait ? Nous avons construit à fonds perdu un lieu de culture inadapté dont la salle peinte en beige (ordre des Bâtiments de France) ne permet pas de préserver l’intimité de la scène, et dont les gradins trop pentus effraient les 30 % de seniors qui peuplent la ville, avec une scène trop haute que l’on n’a pas pu baisser (ordre des Bâtiments de France) et qui effraie les parents venus voir leur enfant au spectacle de fin d’année de l’école de musique et de danse. Cette salle autrefois des fêtes appartenait avant aux habitants qui venaient y célébrer leur mariage, animer les lotos des associations de parents d’élèves pour récolter un peu d’argent ou déguster les repas de famille, cette salle leur est aujourd’hui devenue inaccessible car soumise aux règles des salles de spectacle exigeant un Ssiap (1), un agent de sécurité, un personnel municipal, une entreprise de ménage.

Pour sauver la planète, nous avons mené quelques actions positives mais beaucoup aussi qui relèvent bien souvent du greenwashing : laver l’écologie plus blanc que blanc pour flatter son électorat et reprendre la main pour encore six ans… et pour faire quoi ? Pour rester, parce qu’on est si bien dans ce statut d’élu où l’on peut impunément se comporter comme un chef, alors qu’on n’en a ni la stature ni les compétences. Jacques Chirac avait raison, la terre brûle et nous tournons la tête, mais un jour on ne saura plus vers où la tourner tellement les signaux d’alarme nous encerclent de toute part. Mais les élus sont les champions d’un sport qui consiste à ne pas voir l’évidence même quand elle leur crève les yeux.

Je n’en veux pas aux gens, ils ont leurs limites et leurs faiblesses, et je ne suis pas la dernière, mais il faut de toute urgence revoir le système.

Allô les citoyens, saisissez-vous des vrais instruments du pouvoir qui sont à portée de vos mains : les règles de fonctionnement de l’organisation des rouages du pouvoir. Lisez le rapport du Giec, demandez à la mairie les arrêtés, les règlements. Arrêtez de flatter vos élus pour obtenir des avantages personnels mais demandez-leur plutôt des comptes. Exigez que tout au long du mandat vous soient rendus des bilans annuels comme pour n’importe quelle association. Tirons au sort la moitié des élus municipaux pour ouvrir la porte à de nouvelles personnes et sortir de l’entre-soi ! On le fait bien pour condamner des gens et les priver de liberté et on ne juge pas ça pertinent pour prendre des décisions qui touchent notre quotidien, notre vie !

Je fais ça pour aider, pas pour nuire. Je suis comme l’abeille qui, en se nourrissant, ramasse sur ses pattes velues le pollen qui sera distribué à droite et à gauche pour donner vie à de nouvelles plantes. J’ai l’intention de distribuer du mieux que je peux ce que j’ai collecté pendant toutes ces années pour qu’en naissent de nouvelles idées, de nouvelles manières.

Il est grand temps, et ce serait si simple, de remettre en question ce fonctionnement archaïque, injuste et surtout inefficace. La planète a besoin de notre créativité d’humain pour sauver son devenir dans la justice et l’équité. Et on ne pourra pas le faire sans mettre les citoyens dans la boucle. Ce sont eux qui devraient décider, les élus devraient être des animateurs, des socles, des courroies de distribution. Profitant de la faveur dont ils bénéficient au regard de leur position sociale, ils devraient mettre en relation les énergies, les structures et les personnes. Les élus ne devraient que servir de lien entre les techniciens et les habitants pour que les meilleures décisions puissent être prises dans un contexte où il n’y a plus d’argent et presque plus de ressources naturelles. Comment peut-on encore se permettre de se tromper juste parce qu’une poignée d’entre nous a besoin de se réconforter en gardant le pouvoir pour soi ?

Pourquoi je ne reste pas : la déception et l’impuissance

Quand on me demande pourquoi je ne continue pas, je dis qu’il faut laisser la place et que de toute façon j’ai fait tout ce que j’avais à faire. Mais, en fait, j’ai fait tout ce que le système autorise en l’état actuel de son fonctionnement.

J’avais toujours bêtement pensé que c’était simple : venir face au peuple avec un projet, se doter des moyens pour le mettre en œuvre puis venir rendre compte, s’expliquer. Je ne pensais pas que finalement on me demanderait de répondre à tout un tas de demandes personnelles des habitants (pour obtenir des voix), de revenir sur des engagements devenus moins populaires (pour obtenir des voix), d’engager des actions inutiles pour dire que l’on a fait quelque chose (pour obtenir des voix).

J’ai beaucoup appris de l’espèce humaine. Arrivée au terme de ces deux mandats, j’éprouve le besoin de faire le point et de DIRE pour essayer d’enrayer ce système bien huilé et toxique pour la démocratie. Il existerait des solutions mais ce sont ceux qui doivent les mettre en œuvre que cela sanctionnerait immanquablement. Donc il FAUT que ce soient les citoyens qui s’y collent.

Après le greenwashing, vous avez inventé le démocratiewashing. Vous ne faites de la démocratie que quand ça vous arrange, quand ça fait bien ou quand ça vous permet de gagner des voix.

On fait la course aux labels en disant que ça flatte l’ego des habitants alors que ça ne flatte que celui des édiles. Les gens qui produisent ces labels (en général payants) le savent bien !

Quand un élu vient paraître dans une réunion, il faut toujours se demander pourquoi il le fait. Jamais pour juste s’intéresser à ce que les gens disent, pensent ou font. Non, il a en général une idée en tête. Quand il vient avec des croissants, ça n’est pas pour faire plaisir à l’équipe, mais parce qu’il « gère » les commerçants, chacun son tour.

Il faut en moyenne quatre ou cinq ans pour qu’une idée fasse son chemin dans leur esprit, puis il faut encore trois ou quatre ans pour la mettre en œuvre, c’est ainsi qu’un projet de maison passive s’est retrouvé totalement dépassé et que l’abri vélo à toit végétalisé verra le jour dans dix ans peut-être, quand il n’y aura finalement plus de place pour les voitures parce qu’on n’aura plus de pétrole à mettre dedans.

Votre ego vous rend fragile. Depuis toutes ces années, j’ai compris que, pour faire passer un projet, il valait mieux vous faire croire que vous en aviez eu l’idée. Les repas bio, les toilettes sèches, la journée citoyenne, le conseil des habitants, les jardins citoyens… Tout a été mis au compte des uns ou des autres pour pouvoir exister.

Parlons des pratiques entre « collègues », qui intéressent peu les citoyens mais sont tellement révélatrices de ce que vous êtes au fond. On prône la démocratie et le débat, et lorsqu’un programme est validé en réunion collégiale, il est revu en secret en l’absence de l’élu concerné. Ben fallait être là ! Quand un projet n’obtient pas la réponse voulue en réunion, on le passe et on le repasse jusqu’à ce que le groupe cède, de guerre lasse. Les méthodes de management consistent plus souvent à mettre de l’huile sur le feu que dans les rouages.

On installe la parité parce que c’est obligatoire et ensuite on instaure un mode de management par genre. Aux femmes les petites remarques de fouine : « Oh, vos histoires de bonne femme, on n’est pas à la maternelle… » Toutes les fois où l’on a manqué de respect à un adjoint, c’était une adjointe. J’ai toujours pensé qu’il fallait établir des quotas pour obliger les politiques à intégrer des femmes, mais c’est loin d’être suffisant. Il faut prévoir des systèmes de garde pour les enfants, anticiper le fait que souvent les femmes doivent aussi faire les courses et préparer à manger… Oui, ça paraît archaïque, mais cela reste le mode de vie de la plupart des femmes dans ce pays, et il ne faudrait pas non plus que les postes d’élues soient réservés aux seules femmes célibataires, féministes ou tout simplement qui ont réussi à établir des relations vraiment égalitaires avec leur compagnon.

Ce que je propose : changer le système sans changer la Constitution

Un seul mandat pour les élus locaux : réduire la présence des élus à un seul mandat permettrait de les libérer de l’angoisse de la réélection. C’est une grande liberté de prendre des décisions en son âme et conscience en se demandant seulement si elles sont justes et pertinentes et pas si elles plairont au plus grand nombre. Cela autorisera aussi plus de citoyens à venir voir le système de près. Les techniciens seront là pour conseiller les élus, c’est leur travail.

Partager les décisions avec les citoyens : créer des assemblées citoyennes et les consulter à propos des 15 % de budget (eh oui, guère plus que ça) qui ne correspondent pas à des choses obligatoires. Certains le font déjà. Afin d’être éclairés, les votes devront être précédés d’informations sur le fonctionnement et les enjeux des dossiers.

Ouvrir la porte : tirer au sort une partie des élus. Cela élargirait sérieusement la composition des conseils municipaux, qui sont aujourd’hui principalement composés de retraités de la fonction publique. Ils sont surtout composés en totalité de personnes qui veulent la place, laissant de côté ceux qui ne se sentent pas légitimes. Ce sont des profils de personnalité différents et cette pluralité permettrait une approche plus riche lors des débats.

Décloisonner : changer de délégation trois fois au cours du mandat : aujourd’hui, le maire délègue à quelques personnes, les adjoints, des secteurs qu’ils vont avoir en charge pendant tout un mandat de six ans. Ce fonctionnement encourage des comportements de propriétaire qui sont néfastes aux échanges entre collègues.

Changer les traditions politiques : abolir les pratiques telles que la discipline de vote (on vote tous comme des bons petits soldats), autoriser le débat, y compris en public, au sein de la majorité (on n’est pas forcément tous d’accord sur tout) et encourager la collaboration entre majorité et opposition (ils ont aussi de bonnes idées).

Imaginer, débattre, expérimenter, évaluer et faire évoluer : inscrire toutes ces propositions dans des démarches locales de projet animées par des groupes citoyens représentatifs de la population d’une collectivité.

Voilà. Aujourd’hui je ne sais plus trop qui de l’élue ou de la citoyenne a écrit ce texte, mais je sais qu’il devient urgent de détruire les murs pierre par pierre au lieu de les ériger entre les gens et entre les idées. Alors, que vous soyez élu·e ou citoyen·ne, j’espère que ces quelques réflexions vous donneront de l’espoir et des idées. En ce qui me concerne, la citoyenne a survécu à l’élue alors, rien que pour ça, s’il vous plaît, ne me détestez pas !

(1) Agent de sécurité incendie.

Sylvia Voinet Metteuse en scène, adjointe au maire en charge du développement durable, à la démocratie locale et à la communication à Sainte-Savine.


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