« Le travail sexuel est un travail »

Pour les travailleur·ses du sexe, le confinement est un empêchement vital. Privé·es de leurs revenus, sans plus aucun moyen de subvenir à leurs besoins, la solidarité s’organise au sein des associations de santé communautaires.

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Sans nul doute, cette période de confinement rappelle « les impensés de l’État ». Pour les travailleur·ses du sexe, qui ne peuvent désormais plus exercer leur métier, la nécessité de reconnaître « le travail sexuel comme un travail » est devenu vital. C’est en tout cas ce que défend Amar, la secrétaire générale du Syndicat du travail sexuel (Strass), qui nous rappelle que cette exclusion du droit du travail conduit à des situations d’extrême détresse et de précarité. De fait, les travailleur·ses, qui ne peuvent bénéficier ni des arrêts maladie, ni même des mesures de chômage technique, sont parfois obligé·es de continuer de travailler, en dépit des risques sanitaires.

En France, les travailleur·ses du sexe ne sont pas reconnu·es comme des salarié·es, bien que certain·es possèdent un statut d’autoentrepreneur·ses. Pour toutes les personnes qui vivent du travail du sexe, le confinement, ça veut dire quoi ?

Amar : Pour la plupart d’entre nous, cela veut dire la mort sociale. Nous n’avons plus de travail, plus de revenus. Et puisque nous ne sommes pas considéré·es comme des travailleur·ses, nous n’avons droit à rien. Certain·es d’entre nous ont effectivement un statut d’autoentrepreneur·ses. Je ne l’ai pas moi-même, mais selon les retours que j’ai eus, l’allocation débloquée pour faire face à la crise sanitaire ne serait pas suffisante pour subvenir à ses besoins. Nous appelons évidemment à respecter les mesures de confinement pour se protéger, et protéger les autres, mais il est très difficile d’arrêter de travailler dans cette situation. Certain·es n’ont plus rien à manger. Littéralement. C’est encore quelque chose que l’ensemble de la société et de la classe politique ne veut pas comprendre. Mais nous avons besoin de manger. Et si on doit se prendre une amende, pour un petit bénéfice, on le fera, car malheureusement, certain·es n'ont pas le choix. Finalement, c’est un paradoxe : puisque nous ne sommes pas reconnu·es, et qu’il nous est impossible de prétendre à un revenu stable et sans conditions, nous sommes poussé·es à travailler dans des conditions bien plus dégradées qu’à l’ordinaire [Amar fait allusion à la loi de pénalisation des client.es qui précarise les travailleur·ses du sexe et impacte leurs conditions de travail, NDLR].

Le Strass recommande fortement d’arrêter de travailler au contact des client.es, mais vous vous adressez aussi à celles et ceux qui ne sont effectivement pas en mesure de cesser leurs activités. Quelles sont vos recommandations ? Et qu’en est-il du travail du sexe sur internet ?

En effet, nous avons délivré des conseils sur les précautions à prendre en cas de relations sexuelles avec des client·es. Finalement, elles ne diffèrent pas tellement des celles que nous prenons en temps normal, en termes de prévention des risques. En situation de repli, et pour ne pas risquer une contamination, beaucoup de collègues ont aussi décidé de s’inscrire sur des sites pour travailler en tant que cam-girl par exemple. Mais c’est un métier à part entière, une branche dans le travail du sexe, qui nécessite de se faire une clientèle sur du long terme. Et le risque d’être outé·e est très élevé, dans la mesure où nous ne sommes plus anonymes. Le cyber-harcèlement pour les travailleur·ses du sexe, c’est très courant. Alors pour la plupart d’entre nous, cette solution n’est pas viable sur le long terme puisque ça nous met aussi en danger.

Avez-vous également reçu des témoignages de pressions de la part des client·es qui souhaitent rompre le confinement ?

Oui, mais il existe une grande disparité de situations sur les pressions que peuvent subir les travailleur·ses du sexe. Certain·es client·es veulent absolument nous voir, quitte à rompre le confinement, et négocient d’autant plus nos tarifs, nos pratiques ou nos conditions de protection sanitaire. D’autres nous appellent juste pour avoir une conversation, rompant la barrière entre travail et vie privée. On est parfois proche du harcèlement, ou du travail non payé, ce qui est très désagréable.

Pour celles et ceux qui continuent de travailler en extérieur, y a-t-il eu des verbalisations de la police ?

Oui, on nous a signalé plusieurs situations délicates avec les forces de l’ordre, même si, effectivement, les sorties sont pour le travail. Pour celles et ceux qui sont obligé·es de continuer à travailler pour survivre, cette réponse sécuritaire participe à la criminalisation du travail du sexe, alors que nous sommes face à des situations extrêmement difficiles.

De nombreux·ses travailleur·ses du sexe vivent dans des chambres d’hôtel. Depuis le confinement, et la fermeture de certains de ces établissements, que deviennent ces personnes ?

Beaucoup ont été chassées de leur chambre, mais pour différentes raisons. D’abord, parce que pas mal d’hôtels ont en effet été fermés à la suite des mesures de confinement. Mais d’autres ont été virées. Soit parce qu’elles ne pouvaient plus payer le loyer, soit parce qu’elles étaient suspectées d’être travailleuses du sexe. C’est la triple peine. Beaucoup se sont retrouvées à la rue au moment où l’on ne devait plus sortir de chez soi, et alors même que la trêve hivernale a été prolongée pour éviter les expulsions. Mais pour contester ces décisions, il faut s’adresser à la préfecture... Les démarches sont longues et aboutissent rarement. La seule chose positive, c’est que les associations de santé communautaire prennent le relais – à défaut de l’État. En ce moment, l’association Acceptess-T gère près de 300 demandes en « situation d’urgence ». Il s’agit d’aider les personnes qui le demandent sur le logement, mais aussi de procéder à des distributions alimentaires ou de matériel de protection sanitaire. Au Strass, nous venons également de créer une cellule d’urgence. Pour le moment, nous avons reçu une trentaine de demandes.

Le Strass, comme d’autres associations, a également mis en place différentes cagnottes pour pallier les pertes de revenu.

Oui, ça s’est fait de manière spontanée, face à l’urgence. Pour nous, la mobilisation est vitale. Au Strass, nous avons lancé une cagnotte, mais différentes associations de santé communautaire en ont fait aussi. Parmi elles, Acceptess-T, Cabiria, Grisélidis ou le Bus des Femmes. Ce qui est intéressant dans ces différents appels, c’est qu’ils montrent que nous sommes ensemble, en autogestion. Bien sûr, nous sommes en contact pour savoir comment nous allons procéder, notamment dans la répartition. Mais il s’agit surtout d’une alliance symbolique, parce que nous ne sommes pas seul·es dans ce combat.

Cette crise sanitaire démontre une nouvelle fois les conséquences de l’exclusion des travailleur·ses du sexe du droit du travail. Qu’est-ce que cette exclusion signifie concrètement aujourd’hui dans votre quotidien ? Et qu’attendez-vous de l’État ?

L’exclusion est assez claire. On ne considère pas que le travail sexuel est un travail. Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de sortir pour, comme ils disent, « vendre notre corps ». Finalement, on se retrouve dans une situation souhaitée depuis longtemps par la classe politique et les féministes abolitionnistes : nous ne travaillons plus. Même si cela est forcé, et que cela ne dépend pas de nous, le résultat est le même, nous ne travaillons plus. Mais nous voyons que l’État est incapable de répondre à cet arrêt de travail. Il existe un parcours de sortie de la prostitution qui donne droit, au peu de personnes qui y accèdent, à 330 euros par mois. Mais comment peut-on vivre avec ça ? Pour nous, il n’y a aucune alternative à ce chômage, qui n’est pas considéré comme tel, ni aucune possibilité de subvenir à nos besoins. Je milite aussi pour l’instauration d’un revenu universel qui permettrait à tou·tes les travailleur·ses de bénéficier d’un revenu fixe, sans conditions. Car même si le chômage existait pour nous, tou·tes ne seraient pas prêt·es à le demander pour ne pas être outé.

Comment envisagez-vous les prochaines semaines ?

Nous sommes dans l’incertitude la plus totale. J’ai toute confiance dans les forces associatives qui sont conscientes des impensés dans cette crise, et qui apportent leur soutien aux personnes qui se retrouvent sans rien. Autour de ça, je crois que les gens commencent à prendre conscience de certaines choses. Peut-être, nous l’espérons, y aura-t-il aussi un réveil politique ? Sinon, nous allons continuer d’épuiser nos forces sur le terrain.


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