Un discours énigmatique

L’épreuve que subit notre pays, et la planète entière, nous bouleverse tous. Mais il faudrait que cette féconde inquiétude subsiste en nous, même lorsque le virus tueur aura fait sa dernière victime. Car c’est toute une vision du monde qu’il faudra repenser.

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On ne croyait pas Emmanuel Macron capable de nous étonner. Faut-il que la situation soit tragique pour que ce Président, qui nous avait habitué à un conformisme désespérant, en vienne à produire un discours quasi churchillien ? Faut-il qu’il soit hanté à l’idée de rester dans l’histoire, non comme le « réformateur » briseur de syndicats qu’il rêvait d’être, mais comme le Président des trois cent mille morts (1) ? Churchill avait promis à ses compatriotes qui entraient en guerre « du sang, de la sueur et des larmes ». Lui nous promet la guerre – un mot six fois répété – et des entraves à nos libertés, dans un discours plus martial et plus dramatique lundi soir que celui qu’il avait prononcé quatre jours plus tôt. La gravité exceptionnelle du ton voulait-elle faire oublier les errements des dernières semaines, ou prévenir les hallucinantes déclarations au Monde d’Agnès Buzyn qui dit avoir alerté l’Élysée et Matignon de l’ampleur du désastre dès le mois de janvier (2) ? Voulait-elle effacer cette énorme sottise qui a consisté à organiser un premier tour des municipales en totale contradiction avec les consignes de sécurité, et alors que le second tour était déjà rendu improbable par l’aggravation de la pandémie ? Quoi qu’il en soit, convenons que les « il aurait fallu » et les « y a qu’à » ne sont plus de saison. Tout le monde navigue à vue dans cette tempête, même les plus hautes autorités scientifiques. Félicitons-nous donc que les consignes soient maintenant à peu près claires, à défaut d’être faciles à appliquer. Sans doute le gouvernement a-t-il trop longtemps pensé en termes de compromis entre le coût économique et le coût sanitaire. D’où un coupable retard. Mais après avoir entendu Emmanuel Macron, lundi, on veut croire que l’exécutif a enfin renoncé à cette indécente recherche d’équilibre entre deux impératifs aussi contradictoires.

Le reste est affaire de confiance. Car si les mots ont fortement résonné, ils ne peuvent nous faire oublier un passé tout récent. L’avant coronavirus. Quand les urgentistes et les personnels hospitaliers tentaient en vain de tirer la sonnette d’alarme. Quand le dogme budgétaire gouvernait sans partage, fermant des services et des lits, et méprisant les femmes et les hommes que l’on glorifie à juste titre aujourd’hui. Une politique que notre pays risque de payer très cher si la catastrophe prend l’ampleur que certains épidémiologistes prédisent. Et cette politique, c’était il y a seulement deux semaines. Quelques jours pour une volte-face idéologique qui ressemble à une embardée. Car, voilà que la réforme de l’assurance chômage est repoussée, que la réforme des retraites, ce texte dont le Président a fait un enjeu tellement personnel, est suspendue. Il faudra évidemment plus qu’une suspension pour nous convaincre. Et voilà que les milliards sont prêts à couler à flots. Ce qui était impossible hier est possible aujourd’hui. « Quoi qu’il en coûte », avait déjà dit le Président jeudi dernier. Ce qui nous amène à l’étrange fin de discours. Comme une semaine plus tôt, mais de façon plus appuyée, Emmanuel Macron a voulu donner l’image d’un homme ébranlé jusque dans ses convictions les plus profondes. À l’en croire, « le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant ». Le propos est énigmatique dans la bouche d’un homme qui, depuis qu’il est sur la scène politique, témoigne de tant d’obstination idéologique. L’épreuve que subit notre pays, et la planète entière, nous bouleverse tous. Mais il faudrait que cette féconde inquiétude, celle que nous inspire par exemple la lecture d’un Günther Anders, subsiste en nous, même lorsque le virus tueur aura fait sa dernière victime. Car après lui d’autres viendront, engendrés ou favorisés par nos modes de vie et notre système économique. C’est toute une vision du monde qu’il faudra repenser. Une certaine mondialisation, les délocalisations, l’hégémonie financière, le productivisme, une Europe égoïste et cloisonnée : tout cela est sous nos yeux. Si le virus n’en résulte pas directement, sa vitesse de diffusion en est bien la conséquence. Cela fait beaucoup de choses à changer. À la rigueur, un humaniste – un naïf,, diront les méchantes langues – croira à la sincérité d’Emmanuel Macron en proie à un tourment existentiel. Il aura du mal en revanche à croire à la révolution intérieure de ses bailleurs de fonds, et de tous ceux qui lui commandent sa politique, et qui l’ont porté là où il est.

Un mot tout de même de ces municipales un peu fantomatiques. La misère de ce premier tour, qui n’aurait jamais dû avoir lieu, a finalement délivré un message en cohérence avec la situation dramatique que nous connaissons. Sanction du pouvoir, et forte poussée écologiste. Comme si la conscience de la finitude du monde gagnait peu à peu les esprits, et s’invitait en politique. Le second tour renvoyé en juin devrait confirmer cette onde de choc. En attendant, nous voilà toutes et tous assignés à résidence. Pour la bonne cause. Mais nous n’oublions pas que même le confinement est inégal. Douillet pour les uns, rude pour les autres. Impossible même pour ceux qui n’ont tout simplement pas de toit. Le discours de lundi avait certes quelques accents de vérité, mais trente ans de politique néolibérale n’en finissent pas de nous rappeler à la réalité et de nous rendre incrédules.


(1) Selon le pire scénario modélisé par le conseil scientifique mis en place par l’Élysée.

(2) Le Monde daté du 18 mars.


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