Les libéraux ne désarment pas

Des économistes libéraux appellent de leurs vœux un retour massif à la croissance. Comprendre : une croissance aveugle pour une production aveugle. Tout ce qui nie la crise écologique et ses liens évidents avec la pandémie.

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La banque Natixis n’a pas le moral. Elle prédit dans une note « la fin du capitalisme libéral ». Comme les Indiens de la controverse de Valladolid, les banques auraient-elles une âme ? Ou, à tout le moins, des humeurs mélancoliques ? Car cette sentence du penseur maison, Patrick Artus, n’est pas un simple constat, et encore moins un vœu. Elle sonne comme une catharsis. On se gardera donc de la prendre au premier degré, et d’enterrer trop vite le néolibéralisme, et encore moins le capitalisme. Mais aujourd’hui, c’est vrai, la doctrine bat de l’aile. Toutes les évidences vont à l’opposé. Non seulement cet impérialisme du marché, indifférent au péril climatique, est indirectement responsable de la pandémie, mais il a en plus ruiné les systèmes de santé.

Nous sommes donc, par la force des choses, dans un moment de centralisme autoritaire. Avec les avantages d’une forte intervention des États pour contraindre les entreprises à produire en urgence ce qui fait défaut, mais aussi avec le risque de dérapages dans l’organisation des libertés individuelles. D’un côté, ce peut être une nécessaire planification des besoins, allant, comme le souhaite Mélenchon, jusqu’à des réquisitions et des nationalisations ; de l’autre, c’est une répression sélective dans l’application des règles de confinement (le « 9-3 » est sans doute plus indiscipliné que les beaux quartiers, mais il y a quelques raisons sociales à cela…), sans parler encore des dangers d’un usage policier du « tracking ».

Moment autoritaire, donc. Du coup, les néolibéraux font le gros dos. Et ils donnent des signes de vie dans d’obscurs projets comme celui révélé par Mediapart qui a mis au jour une note de la Caisse des dépôts et consignations. Le document préconise, pour la sortie de crise, une privatisation rampante de nos hôpitaux publics en multipliant les partenariats public-privé. La start-up nation est prête à resplendir de nouveau. C’est à croire que, pour ces gens-là, rien ne s’est passé. La même logique qui a conduit en 2018 à la suppression de 4 200 lits d’hospitalisation complète (ceux qui font défaut aujourd’hui !) serait toujours à l’œuvre, voire aggravée. Et ce discours n’est pas isolé. 

Le directeur de l’agence régionale de santé Grand Est a fait son effet en annonçant froidement, le 4 avril, que le plan visant à supprimer près de six cents emplois et 174 lits dans l’hôpital de Nancy serait maintenu. Tandis que l’on compte les morts, voilà au moins un homme qui a le sens de l’opportunité. Il s’agirait de soumettre l’hôpital aux règles du « Copermo ». Un acronyme technocratico-libéral qui signifie « Comité interministériel de performance et de la modernisation de l’offre de soin ». Relisez bien ces mots : tout y est ! Dans le cas « nancéen », le ministre de la Santé, Olivier Véran, s’est empressé de reprendre le gaffeur : les projets, a-t-il dit, sont gelés en attendant réexamen. On n’est qu’à moitié rassuré… Quant à la note des conseillers de la Caisse des dépôts, elle a bien été commandée par l’Élysée, mais nul ne sait ce qu’en fera le chef de l’État. Lui va devoir faire de la politique. C’est-à-dire arbitrer entre ses doutes existentiels et la pression du monde patronal et financier. De quoi agrémenter sa fin de quinquennat. 

D’autant que les lobbys sont déjà au travail. En pleine pandémie, l’activiste ultralibérale Agnès Verdier-Molinié, habituée des plateaux de télévision, nous met en garde contre les risques d’endettement. Des économistes libéraux appellent de leurs vœux un retour massif à la croissance. Comprendre : une croissance aveugle pour une production aveugle. Tout ce qui nie la crise écologique et ses liens évidents avec la pandémie. La tâche s’annonce d’autant plus ardue pour Macron qu’il est déjà face à un impératif dont il ne pourra pas aisément se dégager : la relocalisation de notre industrie pharmaceutique.

Si nous devions ne retenir qu’une seule leçon de cette catastrophe sanitaire, ce serait celle-là : tous nos médicaments, nos réactifs pour des tests, nos masques sont en Chine. Les grands laboratoires sont allés chercher à huit mille kilomètres de chez nous une main-d’œuvre bon marché, créant une dépendance dramatique. Et ce retour au bercail de notre industrie n’est pas franchement « libéral ». Bien d’autres leçons seront à tirer avant de savoir si la note de Natixis est une prédiction ou une tentative d’exorciser une peur de banquier. Le débat est comme la pandémie, planétaire. Tandis que nos dirigeants sont déchirés par des injonctions contradictoires, Trump ou Bolsonaro choisissent grossièrement l’économie libérale et la croissance contre les vies humaines. 

Mais le débat est aussi européen. L’Europe joue sa peau. L’Allemagne peut bien rompre dans sa gestion intérieure avec son obsession d’orthodoxie budgétaire, mais pas pour se solidariser avec l’Italie. Les aides qu’elle tolère, en mettant par exemple en œuvre le Mécanisme européen de stabilité, sont toujours conditionnées par les sempiternelles réformes structurelles. Nombreux sont donc ceux, en France et ailleurs, qui pensent que « le jour d’après doit ressembler au jour d’avant ». Évitons de leur parler de « prise de conscience ». Trop d’intérêts sont en jeu. Sans compter les addictions au libéralisme de technocrates et autres rédacteurs de notes simplement incapables de penser le monde autrement.


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