Vu d’Allemagne : « L’autre jour, j’ai oublié le virus. Et c’est ma pire crainte »

Wiebke Müller, professeure à Cologne, raconte comment elle a vécu ses six semaines de confinement et les inquiétudes qui accompagnent le déconfinement.

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Je suis professeure dans une « Gesamtschule », une école qui propose tous les parcours scolaires dans le même établissement. En fonction de ses résultats dans les différentes matières, l’élève suit donc les cours du niveau correspondant et peut obtenir les différents types de diplôme. Pour ma part, j’enseigne le français, l’allemand, l’espagnol et la musique aux élèves de 12 à 18 ans.

Habituellement, l’éducation relève de la compétence des Länder, les États fédéraux. En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Premier ministre appartient au parti CDU et sa priorité est souvent l’économie. Nous redoutions donc sa décision concernant le confinement. Il a finalement suivi les autres, même si nous avons été les derniers à fermer nos écoles. J’assure des cours à distance depuis mi-mars, et cela se passe plutôt bien. Chaque lundi, je distribue un plan de travail sur plusieurs sujets, et chaque jour nous nous connectons : le matin, les élèves expliquent sur quoi ils vont travailler ce jour-là, et en fin de journée ils font un petit compte rendu.

Vie quotidienne

Les règles du gouvernement sont très claires : interdiction d’être en contact avec plus d’une personne, excepté les personnes avec lesquelles on vit. Les week-ends, les parcs sont remplis de monde, mais ce sont des groupes de deux personnes, éloignés les uns des autres. Ceux qui ne respectent pas les règles doivent payer une amende de 200 euros.

Ma famille ne vit pas dans la même région que moi, mais les consignes sont les mêmes. Par contre, nous n’avons pas forcément le même confort professionnel. Mes frères et sœurs vivant en Basse-Saxe sont également enseignants mais ne donnent pas des cours en ligne comme moi : ils envoient du travail aux élèves et corrigent les copies. Quant à ma petite sœur, elle travaille comme physiothérapeute pendant ses études. Le cabinet qui l’emploie tourne au ralenti, et comme l’État ne leur verse pas d’aide financière, elle ne peut pas toucher son salaire. Elle a été obligée de trouver un autre emploi en parallèle pour ne pas demander d’argent à nos parents.

La solidarité et la joie de vivre sont très présentes à Cologne. Le soir, à 21 heures, tous les voisins se retrouvent aux fenêtres et sur les balcons pour applaudir et chanter « In unserem Veedel » ( « Dans notre quartier de Cologne ») une chanson typique de notre ville, qu’on entonne lors du carnaval par exemple. Des morceaux de papier sont accrochés sur les lampadaires avec les numéros de téléphone des personnes qui ont besoin d’aide.

Déconfinement

Le gouvernement, en accord avec les Länder, a décidé que les écoles ouvriront progressivement à partir du 3 mai. Et dès le 23 avril pour les lycéens et les étudiants en fin de cursus. Notre école a été nettoyée et désinfectée de fond en comble avant l’arrivée des élèves. Ils seront maximum 13 par classe et tout le monde devrait porter un masque, même s’il n’y a pas d’obligation pour le moment. Les enseignants doivent tenir une liste avec les noms des élèves qui entrent dans l’école et noter également quand ils en sortent.

Pour les étudiants, cela risque d’être plus compliqué. La plupart devront étudier un semestre de plus car ils ne peuvent pas faire de modules pratiques. Une de mes amies ne peut pas obtenir son diplôme parce qu’elle devait faire un stage en Irlande à partir de mars et tout a été annulé.

Avec la réouverture des écoles et des magasins, je crains que les gens pensent que la pandémie est terminée, que la vie redevient normale. D’autres sont plus inquiets. Même si nous devons être prudents, la vie doit recommencer, à petits pas, et nous devons accepter une sorte de coexistence avec le virus, sinon tout s’effondrera. Un de mes collègues qui doit retourner à l’école se sent comme un cobaye. Je peux le comprendre. Les personnes contraintes de sortir doivent maintenant être beaucoup plus prudentes qu’avant. Je pense que nous avons besoin d’une deuxième vague de malades pour qu’en fin de compte le plus grand nombre possible soit immunisé.

Inquiétudes

Dans mon environnement quotidien, je ne remarque quasiment rien du virus, même si les comportements en public sont un peu différents, et que beaucoup de gens portent des masques. L’autre jour, j’ai rejoint un ami dans un parc public : nous nous sommes assis chacun sur sa propre couverture mais cela ne m’a pas semblé étrange. Nous avons discuté, ri, bu de la bière, comme tous les étés. J’ai oublié le virus. Et c’est là ma pire crainte.

Bien sûr, je m’inquiète pour mes parents : mon père aura 70 ans cet été et son cœur n’est plus aussi vaillant, ma mère a 68 ans et a eu une pneumonie en novembre dernier. Mais je pense encore davantage à ce qui se passe dans le reste du monde. En même temps, j’essaye de ne pas chercher l’origine de cette pandémie ou de me perdre dans des théories de conspiration pour ensuite m’énerver contre un système. Ou de penser que ce virus n’est qu’une autre forme de guerre, sans cheval ni lance, ni missiles, ni chars.


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