Confinement : le combat des libraires indépendants

Considérées comme commerces « non essentiels », les librairies ont dû fermer le 17 mars. Certaines ont continué à vendre à distance, d’autres non, quand la grande distribution et Amazon ont pu continuer sans frein. Toutes comptent sur la fidélité de leur clientèle, car la demande est énorme.

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Une table posée à l’entrée de la librairie, éventuellement un plexiglas, de la solution hydroalcoolique à portée de main. C’est l’installation qu’ont choisie une partie des libraires depuis quelques semaines pour pouvoir continuer, malgré tout, à fournir des livres. Confinées comme le reste du pays, fermées sur ordre administratif depuis le 17 mars comme tous les commerces qui ne sont pas alimentaires ou qui sont « non essentiels », les librairies indépendantes accusent le coup.

Il m’est arrivé d’être sollicitée par des clients très proches, une dame qui habite juste au-dessus qui voulait des livres pour ses enfants, ou un grand lecteur, très malade, qui n’avait plus rien à lire et qui appelait au secours, je ne vais pas leur dire non, ni envoyer des livres dans un entrepôt pour qu’ils soient livrés ensuite juste à côté.

La librairie de Milena (le prénom a été changé), à Paris, a continué pendant le confinement à faire des livraisons via des commandes en ligne (par des sites indépendants). Mi-avril, elle a aussi commencé à faire ce qui s’appelle du « click and collect ».

Commandes par “click and collect”

Depuis, de nombreuses librairies, petites et grandes, de Paris à Strasbourg, de Montpellier à Besançon, ont mis en place ce mode de vente à emporter de livres, avec retrait à l’entrée quelques heures par jour seulement, sans pouvoir aller regarder ni feuilleter sur les étals. C’est que la demande est bel et bien là. « Nous recevons entre une trentaine et une cinquantaine de commandes de “click and collect” par jour », témoigne Milena. Cela reste beaucoup moins de livres vendus qu’en temps normal. Avec en plus des commissions à donner aux plateformes de commande. « Il ne s’agit pas de faire de l’argent, cela permet juste de vider les stocks et de grappiller un peu de trésorerie. Il y a aussi nombre de gens qui passent devant la librairie et proposent d’acheter des livres sous le manteau, contre un billet ! Mais nous ne faisons pas d’encaissement sur place pour le moment. »

Ci-dessous, la carte des librairies qui font du « click and collect » pendant le confinement, établie par Livres Hebdo.

À la librairie Libertalia de Montreuil (Seine-Saint-Denis), « on anime une permanence d’une grosse heure le matin, et de deux à trois heures l’après-midi. Les gens du quartier nous contactent par téléphone, par mail, via les réseaux sociaux et viennent retirer leurs commandes. Au départ on pensait qu’on ne sauverait que des miettes, qu’il s’agissait surtout de relancer la machine. Finalement, en dix jours de vente à emporter, on a presque sauvé le mois d’avril. Ce soutien des voisins nous a remonté le moral », dit Nicolas Norrito, le cogérant. Libertalia a une double casquette, c’est aussi un éditeur de livres politiques et engagés. « En tant qu’éditeur, nous continuons à vendre en direct, via le site. En ce moment, c’est le seul poste qui n’a pas baissé, il est même en nette progression. »

« Les clients sont au rendez-vous »

D’autres librairies se sont fermement opposées à une reprise de l’activité, même partielle, pendant le confinement. « Il y a plein de gens qui nous contactent pour demander s’ils peuvent commander. La position de nos trois associés est de rester fermé tant que les hôpitaux de la région parisienne ne sont pas désengorgés. Notre priorité est là, explique Frédéric Siméon, de la librairie La Flibuste à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). Si l’État avait eu un vrai plan de soutien aux librairies, les gens ne feraient pas le “click and collect” », estime-t-il. Le Centre national du livre et l’Association pour le développement de la librairie de création (Adelc) ont mis quelques millions d’euros sur la table. Cela ne sera sûrement pas suffisant. Si les salariés des librairies peuvent être placés en chômage partiel pendant le confinement, ce n’est pas le cas des gérants.

Après des années à travailler comme libraire salariée, Rosalie Abirached a ouvert son propre lieu à Bagnolet, De beaux lendemains. C’était en janvier, deux mois à peine avant le début du confinement. Au début, elle décide aussi de refuser les ventes « à emporter ». Avant de céder, fin avril, « aux sirènes du “click and collect” » : « Le Cultura du Auchan de Bagnolet [Cultura est une chaîne de distribution de livres] a rouvert ses portes et toutes les librairies voisines proposaient ce service. Les clients sont au rendez-vous. Le redémarrage post-confinement sera sans doute intense et étrange, sans que personne ne puisse augurer de la suite. »

Martine Lebeau, la gérante de la librairie coopérative Les Volcans, à Clermont-Ferrand, précise :

On ne veut pas produire du flux de livraisons, nous nous sommes complètement arrêtés pour faire en sorte que les gens se baladent le moins possible. On voudrait sortir vite de ce confinement, on se dit que plus les gens le respectent, plus on a de chance de rouvrir rapidement dans de bonnes conditions. Nous tenons cette position, même si nous sommes presque harcelés par les clients qui voudraient qu’on mette en place un drive. On accumule des forces pour reprendre.

© Politis

La librairie Les Volcans de Clermont-Ferrand – © Sophie Chapelle (Basta!)

Les librairies devraient normalement commencer à rouvrir le 11 mai, non sans séquelles. Près de deux mois de fermeture seront « difficiles, voire fatals », prévient Rosalie Abirached. À La Flibuste, à Fontenay-sous-Bois, « on a perdu 50 000 euros sur la période et j’ai 50 000 euros de paiements à effectuer qui sont suspendus. Nous ne payons pas le loyer, ni les charges, ni les échéances pour les livres, tout cela est reporté », témoigne Frédéric Siméon. La gérante des Volcans est plus optimiste. La librairie, qui compte aujourd’hui 42 salariés, a traversé des moments encore plus difficiles. Menacée de fermeture définitive en 2014, elle a été sauvée par une partie des salariés, sous la forme d'une coopérative. « On ne savait même pas si le tribunal nous autoriserait à rouvrir. Aujourd’hui, la structure coopérative permet de mieux encaisser le coup du confinement. La réserve impartageable, obligatoire pour les coopératives, produit son effet. Nous avons la chance d’avoir des résultats positifs depuis 2014. Nous avons donc un peu d’argent d’avance, ce qui nous permet de voir venir à peu près sereinement. Il ne faudrait cependant pas que cela dure trop longtemps. »

Des mois difficiles pour toute la chaîne du livre

Aux Volcans, deux mois de fermeture, c’est 1 million d’euros de chiffre d’affaires en moins. « Nous ferons un emprunt, c’est tout, et nous l’amortirons sur quelques années, ce n’est pas une catastrophe. Notre clientèle attend la réouverture, nous savons qu’elle sera au rendez-vous. »

Comment se passera la réouverture ? En limitant le nombre de clients dans les librairies, avec des solutions hydroalcooliques à l’entrée ? Les rencontres avec les autrices et auteurs seront-elles envisageables ? Une fois rouvertes, les librairies auront besoin de trésorerie et auront sûrement tendance à renvoyer de nombreux livres de leurs stocks aux éditeurs. C’est toute la chaîne du livre qui va encore pâtir, pendant des mois, de la crise. « Du côté de la maison d’édition, nous nous attendons à avoir des flots de retour. Nous aussi, comme les libraires, nous allons sûrement retourner des cartons de livres, toutes les librairies vont faire cela, prévoit Nicolas Norrito, de Libertalia. L’économie de l’édition fonctionne en décalé, avec des échéances à trois mois. Donc, le mois d’août va être une catastrophe. »

Pour les maisons d’édition engagées, l’annulation des événements et rencontres politiques des semaines voire des mois à venir est un coup dur : « En temps normal, nous essayons de sortir le plus souvent possible pour diffuser nos livres hors-les-murs. Cette année, il n’y a pas eu de 1er Mai, pas de fête de Lutte ouvrière, peut-être pas de festival de Jolie Môme, pas de fête de la CNT [Confédération nationale du travail, petit syndicat d’obédience libertaire, ndlr], plus de concerts de soutien, plus de manif. »

On a annulé toutes les rencontres jusqu’en mai. Mais après le confinement, les gens vont avoir besoin de débats, de vie sociale

pense Rosalie Abirached, la libraire de Bagnolet.

Enfin un revers pour Amazon

Le confinement aura au moins été marqué par une victoire pour les librairies indépendantes : la condamnation d’Amazon, pour n’avoir pas rempli « son obligation de sécurité et de prévention de la santé des salariés » face à la crise sanitaire. Tant qu’elle n’aura pas conduit une véritable « évaluation des risques professionnels », en concertation avec les salariés, la multinationale est obligée de ne vendre que des produits de première nécessité.

Lire aussi: Alma Dufour : « Le projet d’Amazon est vraiment hégémonique »

Le 24 avril, la cour d’appel de Versailles a confirmé un premier jugement du 14 avril : le tribunal de Nanterre, saisi par le syndicat SUD-Commerce, a ordonné aux six entrepôts français de l’entreprise de cesser la livraison de produits non essentiels, dont les livres. Pour chaque préparation, expédition et réception de produit non autorisé, l’entreprise s’expose à une amende de 100 000 euros par produit. Le syndicat a lancé cette procédure entres autres parce que les conditions de travail dans les entrepôts ne respectent pas les normes sanitaires (voir sur Basta! la vidéo Un employé dans l’entrepôt d’Amazon de Brétigny-sur-Orge témoigne : « Nous n’avons aucune protection »).

« Enfin ! s’exclame Martine Lebeau. Depuis le temps qu’Amazon fait la loi dans la chaîne du livre. Si encore c’était une entreprise qui payait ses impôts et traitait correctement ses salariés… Mais il a fallu une telle situation pour avoir un jugement ! Et ce n’est pas assez. Car toutes les grandes surfaces vendent aussi du livre. » Les supermarchés ont pu continuer à vendre des livres alors que les librairies étaient fermées. « Aujourd’hui, les grandes surfaces se font un fric fou, elles vendent tout, sur le dos du petit commerce, dont les livres », abonde Frédéric Siméon. Le gérant de la librairie de Fontenay-sous-Bois s’interroge aussi sur la manière dont « d’un coup, tout le monde s’inquiète des libraires. Alors que les neuf dixièmes galèrent aussi le reste du temps pour s’en sortir ».


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