Déconfinement : Le temps de travail avec l’eau du bain

Des entreprises, aidées par l’État, profitent de la crise sanitaire et du choc économique pour imposer heures supplémentaires ou congés forcés. Les syndicats sont en alerte.

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En ce moment, le fait est plutôt rare pour être souligné. Ce lundi 27 avril, une soixantaine de travailleurs du site de CMD Cambrai, fleuron français de la transmission mécanique, sont en grève. Ils s’opposent aux conditions de reprise de l’activité imposées par la direction. Alors que le rythme de travail était fixé à six heures par jour contre huit habituellement, l’entreprise décide de ne payer que les heures travaillées et programme également la venue des travailleurs le samedi, pour rattraper. Après quelques heures de négociation, un accord est conclu : le rythme est maintenu à six heures par jour payées huit heures. Le travail du samedi, lui, se fera sur la base du volontariat. Une victoire des travailleurs dans une période trouble.

Ayant fait de la reprise économique une priorité absolue, le gouvernement a donné un blanc-seing aux entreprises, et certaines profitent de la crise sanitaire pour ressortir des placards la destruction des acquis sociaux. Fin mars, l’exécutif a permis aux employeurs d’imposer unilatéralement six jours de congés payés si leur convention collective le permet ainsi que dix jours de RTT, et ce jusqu’au 31 décembre. Touché de plein fouet comme l’ensemble du secteur de l’aéronautique, Airbus a tout de suite eu recours à ce dispositif. Pour pallier la fermeture du site lors de la première semaine de confinement, les jours de congé habituellement accordés par la direction lors des fêtes de fin d’année ont été déplacés à cette période. Malgré une réouverture partielle la semaine suivante, la plupart des salariés sont restés chez eux et plusieurs accords entre instances du personnel et direction ont été signés, comme l’explique Dominique Delbouis, coordinateur Force ouvrière pour le groupe Airbus : « Les salariés qui ne travaillent pas sont mis en récupération : on leur paye la semaine comme habituellement, et on leur ouvre un compteur négatif à rembourser en temps de travail jusqu’à la fin 2020. » Le 26 mars, un avenant à cet accord est signé : une semaine supplémentaire doit être récupérée soit en temps de travail soit en jours de récupération. Le 2 avril, ce sont cette fois dix jours de récupération qui doivent être sacrifiés sur l’autel de la solidarité avant la mi-mai. « On a mis en place cet accord qui mobilise deux semaines de congé pour ne pas demander d’aide à l’État », justifie Dominique Delbouis. Selon le syndicaliste, l’équation était la suivante : faire preuve de solidarité en donnant des jours de travail ou de récupération afin de conserver les congés payés.« La direction voulait également imposer une semaine de congés payés et déroger aux deux jours de fractionnement prévus par la loi. Nous avons refusé, toucher aux congés payés, ce n’est pas de la solidarité. »

Si Dominique Delbouis s’en félicite, d’autres regardent plutôt les pertes. Car certaines primes se sont envolées avec les jours de récupération : « Les jours où nous ne sommes pas venus travailler ne sont pas majorés et ne sont pas pris en compte comme des jours en horaires décalés. Pour ceux qui travaillent en horaires spéciaux, c’est un manque à gagner, témoigne un salarié d’Airbus, sous couvert de l’anonymat. L’accord a été plutôt mal accueilli. Ils ont avancé que c’était pour notre santé, mais on le ressent plutôt comme une manière d’épuiser nos congés pour tourner à plein régime en fin d’année et retrouver la productivité maximale. »

Même sentiment chez les salariés d’Orange, qui s’est également engouffré dans la brèche ouverte par le gouvernement : « L’entreprise voulait utiliser toute la palette du dispositif des ordonnances, raconte Philippe Charry, délégué syndical central adjoint de Force ouvrière Communication (FO Com). Elle a tenté de négocier un accord pour imposer la prise de congés payés. Cette négociation a capoté. Elle a donc pris une décision unilatérale sur la partie des jours de récupération : six jours doivent être pris pendant la période de confinement et quatre jours supplémentaires peuvent être imposés durant l’année. » Rien ne semble justifier ces mesures, décriées par l’ensemble des syndicats hormis la CFE-CGC, confédération des cadres. Sans nier le dialogue social au sein de l’entreprise, Philippe Charry poursuit : « Orange n’a pas arrêté son activité. Certains secteurs comme la cybersécurité se développent et certaines équipes ont dû faire des heures supplémentaires. Et dans le même temps, des jours de récupération sont imposés. Au départ, tout ça a été présenté comme une nécessité pour avoir des forces de travail disponibles au moment du déconfinement. Maintenant, on nous dit que même en télétravail, cela permet de se reposer… »

Le temps de travail, une variable ajustée au gré de la volonté patronale ? Pour Ludovic Bouvier, responsable cégétiste métallurgie dans le Nord-Pas-de-Calais, cela ne fait aucun doute : « Les congés payés et les RTT font partie des choses sur lesquelles les patrons voulaient jouer. Cette crise, c’était l’occasion de vider ces compteurs d’heures. C’est un regain sur la trésorerie car dans les grandes entreprises, cela se compte en dizaines de milliers d’heures. C’est une augmentation du temps de travail qui ne dit pas son nom. » Dans son viseur, entre autres, les entreprises automobiles comme Toyota ou PSA, dont certaines usines sont implantées dans le nord de la France. Pour financer un chômage partiel à 100 %, ces dernières ont créé des «fonds de solidarité ». Les salariés, notamment les cadres, donnent un ou plusieurs jours de congé et les entreprises abondent la somme correspondante (à hauteur de 200 % chez Toyota). Sans nier l’avantage pour les employés des usines, le responsable des métallos cégétistes nordistes regrette qu’en « donnant des jours et en étant contribuable, les salariés financent eux-mêmes leur chômage partiel ». Sa centrale, elle, s’interroge faussement : « Où est la solidarité des actionnaires ? (1) »

Toutes les sources jointes sont unanimes : certaines entreprises morflent réellement et certains employeurs se rongent les ongles en songeant à l’avenir. Mais chacun·e, dans son secteur, recense des abus, des patrons pour qui la crise sanitaire a bon dos. Anousone Um, téléopérateur et représentant Sud PTT chez CRM08, centre d’appels sous-traitant de Free, ne décolère pas. Dans son entreprise, la cadence n’a pas diminué durant la crise sanitaire. Les effectifs, eux, ont quelque peu fondu. Mais pour pallier ce manque, CRM08 n’a pas décidé de recourir aux aides de l’État ni demandé à son client Free de ralentir le flux d’appels reçus dans les plateformes. La direction a préféré imposer des heures supplémentaires. Cinq par semaine pour le mois de mai afin de faire face « à un absentéisme aigu », dixit cette dernière (2). Elle encourage même ses employés à dépasser ce quota s’ils le peuvent, prime à la clé. « L’entreprise a refusé de recourir au chômage partiel quand il était encore temps, pointant le fait que la productivité était bonne, s’étrangle Anousone Um. Ils ont voulu continuer à faire du chiffre pendant la crise sanitaire et aujourd’hui ils imposent des heures supplémentaires, sans mesurer la charge psychologique que cela représente, et refusent des congés payés à certains. » Plusieurs salariés ont d’ailleurs témoigné de leur détresse auprès de la direction, et de la souffrance que représente cette masse de travail supplémentaire. Dans un e-mail envoyé aux représentants du personnel et consulté par Politis, la direction avance que « cet effort est nécessaire et crucial pour la pérennité de l’entreprise », après avoir déjà, dans un échange précédant, appelé ses salariés « à faire bloc ».

Avec l’augmentation record du nombre de demandeurs d’emploi en mars (+ 7,1 %) et l’immense marge de manœuvre laissée aux entreprises depuis 2017, certains patrons agitent le spectre du chômage pour tenir leurs rangs et faire accepter leurs mesures. Un chantage à l’emploi qui cache à peine son nom et dissimulé sous la notion de « solidarité ». C’est un peu avec cette stratégie que l’entreprise Fnac a présenté un deal aux représentants du personnel le 20 avril. Elle proposait un chômage partiel rémunéré à 100 % du 1er avril au 11 mai, contre l’acceptation d’un plan de modulation des heures de travail jusqu’au 10 mai 2021. Les salariés pourraient effectuer des semaines allant de 25 à 43 heures, selon l’affluence en boutique. Le tout pour une moyenne de 35 heures hebdomadaires, promettait la direction. Marc Pietrosino, délégué syndical central CGT, résume : « Depuis 2000, nous faisons des semaines de 36 heures, sauf entre mi-novembre et mi-janvier, où nous montons à 39 heures, c’est une période encadrée. Cela vous donne droit à 12 jours de RTT. Avec l’accord proposé par la direction, les douze jours de RTT sautaient et vous moduliez les horaires au gré du vent, sans encadrement. » Même si la fermeture de magasins est brandie par la direction comme recours ultime, les syndicats refusent unanimement. Le projet est pour l’instant mis de côté, mais Marc Pietrosino reste méfiant : « Depuis 2000, ils veulent s’attaquer aux 35 heures, c’est un objectif assumé de la direction, qui veut plus de flexibilité, comme chez Darty, l’autre enseigne du groupe. »

En profitant de la crise pour mettre des projets de restructuration en place, la Fnac ne fait pas exception. À Jeumont Electric, entreprise nordiste de construction de moteurs, la direction a formulé depuis quelque temps le vœu de réorganiser le temps de travail, en passant les salariés postés en 2x8 en horaires de jour, dont le salaire est moins avantageux. Alors qu’un atelier a déjà été restructuré de la sorte avant la crise sanitaire, la reprise de l’activité ne s’est faite que sur ce dispositif, afin d’appliquer les mesures sanitaires. Florian Brasseur, délégué syndical CGT de Jeumont Electric, s’inquiète déjà : « L’entreprise n’a rien annoncé, mais si cette réorganisation fonctionne après le déconfinement, ils voudront sûrement la faire perdurer ça dans le temps. » Avec, à la clé, des licenciements. Décidément, la crise sanitaire a bon dos.

(1) «Accords de “solidarité” : Où est la solidarité des actionnaires ? », communiqué de la CGT du 29 avril.

(2) Contactée le lundi 4 mai, la direction de CRM08 n’a pas répondu à l’heure où nous mettons sous presse.


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