L’obsession ultra-sécuritaire, un frein pour le spectacle vivant

Kevin Ringeval, programmateur du festival Paris Music, s'inquiète des nouvelles réglementations post-COVID-19, qui vont étouffer le secteur du spectacle vivant. Il appelle à construire une culture de demain plus libre, au service d’un écosystème et d’un développement durable qui favoriserait l'emploi.

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Le spectacle vivant est déjà victime d’une frénésie réglementaire. Connue de longue date par les artisans de la culture, cette machine folle détruit à coup de normes et de contraintes sans se soucier ni du coût, ni des conséquences catastrophiques sur l’ensemble du secteur.

En multipliant règles, interdits et injonctions, les dirigeants de nos gouvernements successifs ont fini progressivement par rendre nos métiers de producteurs impossibles.

Le constat est désormais le même : jouer de la guitare, danser, chanter dans l’espace public est devenu quelque chose d’impensable dans cette grande fabrique normative qu’est devenue notre pays.

L’obsession ultra-sécuritaire est un frein pour la culture, la création, les musiques, les musiques actuelles, et encore davantage pour les musiques électroniques et le développement économique du monde de la nuit, de la fête et du vivre ensemble. Régulièrement, le Conseil d’État tire la sonnette d’alarme sur un mal très français : l’accumulation des lois, des réglementations et des dérives policières.

Des réglementations pour accroître le pouvoir administratif

L’affaire « Steve », ce jeune homme décédé lors d’une charge de police pendant la Fête de la musique en juin dernier à Nantes, est une traduction explicite des dérives de cette politique sécuritaire.

Il n’est plus rare désormais de voir une police qui se substitue au pouvoir politique pour imposer ses vues.

Cette substitution aboutit à des décisions incohérentes, sans concertations et variables, d’un territoire à un autre. Le désordre et la confusion qui s’ensuivent viennent saper le principe constitutionnel d’unicité et d’indivisibilité de la République française et discréditent les décideurs politiques. Au risque de privilégier des intérêts particuliers plutôt que l’intérêt général, les préfectures et les administrations territoriales élaborent, adoptent, imposent des réglementations dans le seul but de justifier leur croissance et leur pouvoir administratif. Par conséquence, les personnels des administrations privilégient leurs intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général, ce qui écrase la création et le concept du vivre ensemble.

Le secteur musical ne peut pas survivre à l’inflation normative.

Après une étude sensible de l’environnement mêlant observation des usages et rencontres avec les riverains, la culture doit être libre d’imaginer et de produire des formats originaux, adaptés au contexte social et économique d’un territoire. Ce secteur ne peut pas survivre à l’inflation normative. Notre économie finit par plier progressivement sous le poids de réglementations toujours plus contraignantes et bien souvent complètement absurdes. En septembre dernier, une proposition de loi des sénateurs LR visait à durcir l’amendement Mariani sur les free parties. Re-qualifié en délit, le non-respect des règles de sécurité serait alors passible de trois mois de prison. Il est nécessaire que l’opinion publique prenne conscience de ces restrictions d’espaces de libre expression.

S’il faut, bien entendu, veiller à la sécurité des publics, les Français doivent être informés que le renforcement régulier de cette politique sécuritaire démesurée dissuade aussi de plus en plus d’acteurs créatifs en tout genre, qui finissent par jeter l’éponge.

Sur le long terme cette politique tue dans l’œuf toutes les expérimentations potentielles et empêche, la naissance de nouveaux courants culturels, indispensable à la diversité des modes d’expressions démocratiques. C’est donc l’innovation dans le spectacle vivant, si chère à nos politiques, qui en vérité n’a plus jamais l’opportunité de pouvoir éclore en dehors de lieux conventionnés par l’Etat, d’espaces sous contrôle (Scène nationale, SMAC-Salles Musiques Actuelles…). Dans une société où il n’est plus possible de fumer à l’intérieur et de discuter dehors, les cafés-concerts, bars musicaux, et autres petits lieux de spectacles associatifs sont contraints de fermer pour cause de nuisances sonores. La diffusion n’est donc possible désormais que dans des espaces d’État, les seuls suffisamment dotés financièrement, capables de faire sortir de terre des établissements conformes à l’ensemble des réglementations, répondant aux normes ERP (établissement recevant du public), aux services d’équipements et aux univers aseptisés.

Un monopole aux lobbies du spectacle

Dans le petit monde de nos responsables politiques, pour des raisons propres à leur histoire d’enfance sans culture populaire, on confond trop rapidement la nuit avec le néant ou les ténèbres, un espace-temps forcément peuplé de créatures dangereuses.

Les législations pour l’organisation de festivals, sont désormais si contraignantes et coûteuses que seules les énormes machines commerciales peuvent éventuellement se le permettre. Quand l’État souhaite imposer la prise en charge financière de la présence de policiers lors de la tenue d’un événement (circulaire Collomb du ministère de l’Intérieur-2019), nous imaginons bien que cela n’est pas à la portée de tous. (Le Conseil d’État a par la suite annulé certaines clauses de la circulaire Collomb relative au paiement des frais de police et de gendarmerie par les organisateurs d’événements).

Les grandes entreprises du spectacle vivant ont compris depuis longtemps que les réglementations, sous réserve d’en contrôler le contenu, étaient le meilleur moyen de limiter la concurrence et de s’assurer un monopole.

Faute de contre-pouvoir, le pouvoir est aux lobbies du spectacle, aux intérêts qui bloquent systématiquement toute initiative progressiste, libre et non rentable pour eux.

Construire demain une économie durable du spectacle vivant

Demain, c’est d’une politique qui laisse une place aux spectacles vivant dont nous aurons besoin, et qui nous aidera à mieux penser et à garder espoir. Nous devons ensemble, acteurs de la culture et législateurs, construire dès aujourd’hui un socle commun afin de faire cohabiter harmonieusement les objectifs de notre secteur d’activité.

La culture est un service essentiel, un bien de première nécessité.

Une meilleure appréciation des réglementations est nécessaire, qui doivent demeurer proportionnelles à la liberté d’expression artistique quand il apparaît qu’elles sont indispensables à la santé psychique de la population et sont donc d’utilité publique. À ce titre, la culture est un dispositif vital ! L’État doit alléger la législation et faciliter, dans les prochains mois, la création et la diffusion, en supprimant les freins qui empêchent la libre tenue d’évènements et de la moindre initiative culturelle (créations de lieux de créations ou de diffusions indépendants). À l’inverse des questionnements autour du renforcement des dispositifs sanitaires suite à cette pandémie de COVID-19, notre réflexion commune doit se consacrer aux moyens d’assurer la continuité de la vie culturelle de notre pays, tout en tâchant de faire travailler l’ensemble de nos artisans du spectacle.

De nouvelles réglementations post-pandémie auront un coût qui nous le savons pèsera essentiellement sur les petites entreprises, les collectivités locales et, au final, sur l’emploi d’intermittents et autres salariés du secteur de la culture.

L’inflation des réglementations et normes en tout genre coûte des millions d’euros chaque année à la France en détruisant des dizaines de milliers d’emploi. Fabriquons en bonne intelligence demain une culture plus libre, au service d’un écosystème et d’un développement économique durable du spectacle vivant.


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