De là où je suis

Que peut l’artiste face aux cataclysmes ? Transmettre de la beauté ne suffit pas. Il nous faut affronter le totalitarisme de la pensée unique et lutter pour des espaces de liberté. (Ce texte a été écrit avant le cessez-le-feu au Haut-Karabakh du 10 novembre).

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P réservez-moi des heures ternes et grises, faites que je sois toujours […] en état d’amour et d’exaltation. »

Je viens de lire cette phrase du peintre belge Léon Spilliaert, écrite en 1913, sur la beauté de la peinture et les peintres. Tous les artistes dignes de ce nom pensent et ressentent ce besoin d’être en amour, en don de soi, en exaltation dans le travail. Nous sommes nés pour cela ; au-delà du métier que nous pratiquons, ce sont nos vies qui sont en jeu en permanence. Mais voilà, devant les fléaux, les guerres, les pandémies… nous sommes quasi impuissants.

Que peut faire un·e artiste qui est concentré·e sur la beauté du geste, la mise en forme de son imaginaire, l’expression de son élan, l’humanité qui l’habite ? Un·e artiste est aussi un être humain assujetti à tout ce qui se passe autour de lui, le mouvement en cours dont il est l’un des moteurs. Peut-on s’exprimer avec d’autres armes que les siennes ? Sommes-nous capables de devenir contagieux pour la bienveillance, sommes-nous capables de construire sur autre chose que la perte, le catastrophique, et de transmettre de la lumière, de la couleur, de la poésie, de la beauté, dans des périodes de cataclysmes ?

Théâtre de guerre

Les Tamouls, en diaspora, pratiquent le théâtre de guerre entre eux. Cela consiste à mettre en scène les défunts soldats ou les disparus, en endossant leurs uniformes de combat, en les mettant en scène dans le contexte de leur vie de combattant. Une façon d’honorer leur héroïque participation à la libération de leur pays et à la résistance contre la soumission. Les familles viennent assister à l’incarnation de leurs fils ou frères perdus et se recueillent en présence de ceux qui les représentent sur scène. Un théâtre pour dépasser le mal. Un rituel au service de la représentation théâtrale de ceux qui ne sont plus là et un recueillement, avec une distanciation quasi brechtienne. Le théâtre de guerre qui guérit est aussi du théâtre tout court… Toutes les pièces ou presque sont des histoires qui sont déjà « au passé » même si elles s’inscrivent dans le présent, elles ont été pensées et écrites avant « le présent » du public. Le théâtre a toujours existé, sous différentes formes, il a toujours fait partie de l’histoire de l’humanité, il doit donc retrouver sa place dans la cité, sinon il risque de devenir clandestin ou d’être joué par des petits dictateurs devant un public virtuel regardant les tubes digestifs que sont les médias et les réseaux sociaux.

L’agresseur est pervers et il sait jouer la « victime déguisée »

J’ai lu des nouvelles précises venant du front de l’Artsakh (Haut-Karabakh), où la guerre fait rage entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Elles viennent d’Artak Beglarian, le porte-parole et défenseur des droits humains, aveugle depuis la précédente guerre, à cause d’une mine qui lui a explosé au visage lorsqu’il était encore enfant. Mais sa clairvoyance est cristalline, tant il a pu se reconstruire, et il nous informe les yeux ouverts. « Je suis aveugle, mais je vois et j’agis, tandis que la communauté internationale voit mais ne fait rien. »

« De plusieurs endroits sur le front, des témoignages nous font part de découvertes de cadavres de soldats azéris ou de mercenaires syriens portant les uniformes de l’armée arménienne. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ils ne ramassent pas leurs morts depuis le début de la guerre, puis ils veulent que les “morts arméniens fictifs” soient plus nombreux à la fin, lorsqu’il y aura un cessez-le-feu… »

Se déguiser avec le costume de l’ennemi pour créer un leurre et, en cas de mort, servir de « chiffre factice » pour accuser l’autre de barbarie… De quelle perversité s’agit-il ? De quel cynisme ? De quelle cruauté ? Où est l’humain dans cette mise en abîme ? Même le théâtre de guerre ne s’y retrouverait pas puisque les disparus ne seraient pas ceux qu’on croit.

La perte, le deuil, la culpabilité, la peur, le courage

La relation que nous avons avec notre histoire passée, si elle n’est pas transcendée, peut à la longue être catastrophique et devenir source de ressentiment et parfois de haine. Surtout lorsque l’histoire se répète, même dans des circonstances différentes.

Sommes-nous capables de prendre du recul, de nous regarder les uns les autres autrement qu’avec les lorgnettes de l’extrémisme et de l’exclusion ? Sommes-nous capables de ne pas sombrer dans le traumatisme originel, la tragédie victimaire ?

Tout est là pour nous rappeler d’où nous venons et comment nous avons pu construire sur autre chose que la perte, en faisant un travail sur la mémoire pour digérer le passé douloureux. Mais ce présent-là, entre un « virus mondialisé » et le « despotisme idéologique » de la guerre, ne nous laisse pas en paix.

La clairvoyance existe et il est des personnes capables de transmettre certaines vérités au risque d’être exclues de leur propre société civile ou d’être maltraitées par le pouvoir en place. Les courageux doivent affronter le totalitarisme de la pensée unique et l’exclusion, et résister à l’assaut de l’obscurantisme manipulé par les néofascistes où qu’ils soient.

C’est ce qu’un artiste fait, en essayant de comprendre, de sentir et d’agir à travers son art. Faut-il encore que les espaces de liberté soient ouverts pour faire place au libre arbitre et au débat que peut provoquer la rencontre avec le public.

Beaucoup d’autres avant nous se sont indignés, révoltés, ont lutté, résisté afin que les droits humains et la liberté d’expression existent. Si nous voulons être à la hauteur de notre précieux héritage et de nos aspirations, alors luttons. Luttons partout, de là où nous sommes, pour la préservation de ces droits et de cette liberté.

Par Serge Avédikian, comédien et réalisateur.


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