Philippe Portier : « Une inflexion sécuritaire de la laïcité »

Selon le chercheur Philippe Portier, le projet de loi altère en profondeur les principes définis par la loi de 1905 en glissant d’une séparation de l’État et des cultes vers une intrication.

À la veille du dépôt du texte de loi « confortant les principes républicains » anciennement appelé « loi séparatisme », nous avons interrogé un spécialiste en matière de laïcité et de dialogue entre le religieux et la République : Philippe Portier, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), titulaire de la chaire « Histoire et sociologie des laïcités » (1). Pour lui, si l’état du débat actuel s’explique par les changements profonds dans notre société, il constitue tout de même une remise en question de la démocratie constitutionnelle, fondée sur l’acceptation du pluralisme.

Que pensez-vous de ce projet de loi ?

Philippe Portier : Pour le dire rapidement, le projet présenté le 9 décembre, jour symbolique de l’anniversaire de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, me semble remettre en cause, pour une part non négligeable, la législation laïque issue de la IIIe République. Il introduit une inflexion sécuritaire de la laïcité qui n’était pas dans les gènes de la laïcité originelle.

Le gouvernement veut conditionner l’octroi de subventions publiques d’associations de type loi 1901 ou des fédérations sportives à la signature d’un « contrat d’engagement républicain, à respecter les principes et valeurs de la République ». Comment fait-on respecter des « valeurs » ?

Il faut, en théorie du droit, distinguer trois niveaux : la norme, soit ce que la loi nous permet ou nous interdit de faire, repose sur des principes – par exemple disposer d’une juste défense devant les tribunaux. Ces principes, qui posent des éléments précis d’organisation de la vie sociale, sont eux-mêmes irrigués par des valeurs, qui désignent l’éthique commune, celle à laquelle la majorité de la population est censée adhérer. Depuis une trentaine d’années, les sociétés européennes sont confrontées à ce que certains analystes ont désigné comme un déficit de « cohésion » sociale. Les pouvoirs publics ont développé des discours et des programmes pour essayer de reconstruire un ordre éthique partagé. C’est ici qu’interviennent les « valeurs de la République » : elles visent, dans un monde qu’on juge fragmenté, à « recréer du commun », selon une expression aujourd’hui courante.

Ce concept de « valeurs communes » appelle une double remarque. D’une part, il exprime une situation : son usage traduit un malaise collectif, né d’un sentiment d’insécurité culturelle et sociale, que l’État tente d’atténuer en réinscrivant les existences dans un univers moral dont, en phase avec toute une opinion publique, il définit les termes. D’autre part, le mot « valeurs » comporte un contenu : il dessine un horizon normatif centré autour d’un corpus où se mêlent l’égalité homme/femme, l’obéissance à la loi, l’autonomie de la volonté, la liberté absolue (pour une part) d’expression, la liberté des corps. Au hasard des discours, s’y adjoint une normalité vestimentaire, et même, si l’on suit une interview récente de Gerald Darmanin, alimentaire.

Dans une intervention récente sur la chaîne Al-Jazeera, Emmanuel Macron, qui est pourtant plus libéral que beaucoup d’autres, parlait de la nécessité d’avoir une « représentation commune de ce que nous sommes ». Le risque de cette philosophie du commun est de réduire la pluralité axiologique, morale et sociale sur laquelle repose, en principe, une démocratie.

C’est donc dangereux ?

Nous sommes confrontés à cette idée, justifiée par bien des aspects, que la société est en crise. Trois éléments convergents permettent d’expliquer l’expansion de ce sentiment collectif. D’abord, depuis les années 1970, on vit une accélération de l’individualisation dans notre société. Chacun opine en son sens en faisant valoir ses propres raisons, ses propres intérêts, ses propres désirs, sans tenir compte nécessairement du collectif. Joue aussi le phénomène de mondialisation, qui favorise des flux d’informations, de personnes, de virus aujourd’hui, qui viennent troubler ce sur quoi les sociétés d’hier s’étaient constituées : l’idée de nation homogène, qui fournissait à chacun d’entre nous un cadre protecteur. Au principe de cette incertitude, intervient enfin le phénomène de pluralisation : du fait de l’individualisation, du fait aussi de l’immigration, des segments significatifs de la population, sur un certain nombre de points, ne partagent pas nécessairement la culture commune, et le font savoir à travers toute une série de revendications identitaires. Parfois, sans qu’il faille accepter l’idée d’une continuité entre identité et radicalité ou jihadisme, la rupture s’exprime à travers des attentats. Ces processus affligent la population et la conduisent à défendre une politique plus ferme de sécurité et d’identité nationale.

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