Politique du pire et pire des politiques

La surenchère dans la violence risque de nous conduire à un régime qui ne sera peut-être pas encore le fascisme, mais qui ne sera déjà plus la démocratie. Que cela soit le fait de quelques ministres actuels ou de l’extrême droite.

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Que cherchent les black blocs ? Si on exclut la part du jeu dangereux, genre rodéo urbain ou féria de Pampelune, ces jeunes gens doivent bien avoir quelque chose à nous dire. S’ils veulent nous signifier que les banques symbolisent la finance prédatrice qui mine notre société, pas besoin pour ça de mettre le feu à une agence de l’avenue Gambetta. Nous sommes sans doute un certain nombre à préférer la pédagogie d’Attac, argumentée et positive. S’il s’agit de déstabiliser l’État, outre que celui-ci est assez grand pour se déstabiliser lui-même, la question est de savoir où cela conduit. Le vieux cycle « provocation-répression » des années 1960-1970, qui ne brillait déjà pas par l’intelligence, était au moins complété par un troisième slogan : « Mobilisation ! » Aujourd’hui, tout au contraire, cette guérilla urbaine, microscopique en réalité, mais démesurée sur les chaînes d’information, offre au très impopulaire préfet Lallement l’occasion d’affaiblir la mobilisation en lançant ses lacrymos dès les premiers hectomètres de la manifestation parisienne. Et les images d’un policier tabassé servent à faire oublier le lynchage du producteur Michel Zecler par des policiers deux semaines auparavant. Puisqu’ainsi va notre société médiatique où une émotion chasse l’autre. L’idée de pousser l’État dans une dérive de plus en plus autoritaire donne donc du grain à moudre à Gérald Darmanin, qui ne demande que ça pour plaire à sa clientèle policière.

Et demain, quoi ? Une répression plus violente encore, jusqu’à ce qu’on compte les morts ? Et des lois de plus en plus arbitraires pour étouffer les libertés publiques ? Deux ou trois ministres influents ne manqueront aucun prétexte pour embarquer le gouvernement sur cette pente vertigineuse. Pour preuve supplémentaire, ce décret publié au Journal officiel du 4 décembre réintroduisant l’autorisation de fichage de nos opinions dénommées pudiquement « comportements et habitudes de vie ». On mesure le caractère extensible à l’infini de cet arsenal répressif. Et ce n’est pas le dictateur égyptien Abdel Fattah Al-Sissi qui nous démentira, lui pour lequel, lundi, l’Élysée a déroulé le tapis rouge sang. La politique du pire n’est pas une politique. On voit trop que le gouvernement est au bord de la rupture démocratique pour ne pas l’y pousser. Les black blocs ne sont pas des anarchistes. Ils ne sont pas les héritiers d’Auguste Blanqui qui rêvait de coup d’État contre Napoléon III, mais dont le but était la république socialiste. Aujourd’hui, le résultat politique de la surenchère dans la violence risque plutôt de nous conduire à un régime qui ne sera peut-être pas encore le fascisme, mais qui ne sera déjà plus la démocratie. Que cela soit le fait de quelques ministres actuels ou de l’extrême droite. Lorsqu’on voit un personnage comme le général de Villiers pointer en politique le bout du képi, au nom du « rétablissement de l’ordre », on ne peut que craindre le pire.

Le phénomène black bloc est évidemment le symptôme d’une société qui va mal. Ces jeunes gens, tout de noir vêtus, assurent plus ou moins la relève des « autonomes » d’autrefois. Mais à cette différence près que ceux-là étaient tenus hors des manifestations par des services d’ordre syndicaux musclés. C’est misère d’en être à les regretter ! On m’objectera que certains gilets jaunes ont aussi cédé à la violence. Je n’en ferai pas ici l’apologie, mais au moins cette violence était-elle portée par des revendications clairement identifiées qui rattachaient leurs auteurs au mouvement social. Il n’est jamais inutile de bien évaluer les situations. Aujourd’hui, le gouvernement s’est mis lui-même dans la nasse. Une double violence, policière et législative, est l’une de ses portes de sortie. L’autre serait une désescalade qui supposerait une forte politique sociale. Ce n’est visiblement pas le chemin choisi. Tout vient en même temps : sa loi dite « sécurité globale » et ses articles liberticides ; son projet antiséparatiste qui est une sorte de loi anticasseurs spéciale musulmans, puisqu’on ferme mosquées et associations, la plupart du temps, sur un simple soupçon, quand ce n’est pas pour des délits administratifs ou fiscaux mineurs. Ce que les limiers de la place Beauvau appellent « la méthode Al Capone » (le célèbre gangster des années 1930 a été coincé pour une dérisoire histoire d’impôts). Et voilà maintenant un décret signé en loucedé. Cet amas administrativo-législatif a en commun de créer un délit peu en phase avec une démocratie : la présomption de culpabilité.

Dans cette ambiance, que fait Emmanuel Macron ? Il parle. Il tient le discours enjôleur de celui qui veut plaire à son auditoire du jour. Devant ses jeunes interlocuteurs du média en ligne Brut, il a reconnu la réalité des violences policières et des contrôles au faciès. Mais il n’a fallu que quelques heures pour que ses mots, qui relèvent pourtant de l’évidence, relancent la fronde de syndicats de police qui se sentent tout-puissants. Voilà le président otage de son très droitier ministre de l’Intérieur. Son « Beauvau de la sécurité » annoncé ce 8 décembre, comme en catastrophe, est l’aveu d’une crise au plus haut niveau de l’État. On connaît le mot de Clemenceau : « Pour enterrer un problème, créons une commission. » Macron est dans ce domaine un expert et un récidiviste. Pas sûr, cependant, que les questions de violences policières et de libertés publiques se laissent facilement enterrer.


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