L’antiaméricanisme n’est plus ce qu’il était

C’est cela, la vraie puissance américaine : cette tendance à insuffler l’air du temps. C’est peut-être cette hégémonie culturelle qui s’achève. Le pouvoir de Joe Biden est fragile. Il est contesté à l’intérieur par une opposition qui n’a pas désarmé, et à l’extérieur par la puissance chinoise.

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Après l’« America first » de Donald Trump, voici donc l’« America is back » de Joe Biden. Les États-Unis hésitent toujours entre un interventionnisme qui leur a valu l’appellation peu enviable de « gendarmes du monde » et la feinte indifférence qu’on nomme « isolationnisme ». Mais l’opposition entre les deux est trompeuse. En proclamant sa volonté de repli, Donald Trump n’a pas cessé d’intervenir un peu partout. L’intensification de ses guerres commerciales avec la Chine et avec l’Union européenne, son désengagement de l’accord de Paris sur le climat, son retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, la menace sur le financement de l’OMS ont eu, ou auraient pu avoir, des conséquences désastreuses sur toute la planète. Au plan militaire, il arrive même qu’un retrait donne le signal de la guerre. Comme lorsque l’ex-président américain retire ses troupes du nord de la Syrie pour permettre à l’armée d’Erdogan de venir écraser les Kurdes. Et que dire quand il impose des sanctions aux entreprises européennes qui osent contrevenir au boycott décrété contre l’Iran ? N’est-on pas en présence du « gendarme du monde » ? Bref, quoi qu’ils fassent, qu’ils ambitionnent d’envahir le monde arabe, armes à la main, comme les néoconservateurs de George W. Bush, ou se tournent vers leur nombril, les États-Unis, tels Gulliver au pays de Lilliput, secouent la planète au moindre de leur mouvement.

Une monnaie, le dollar, une langue commerciale, l’anglais-américain, et une puissance militaire pour l’instant sans égale ont longtemps conféré à ce pays un pouvoir exorbitant. Mais ce pouvoir n’est rien sans la conviction chevillée au corps d’être porté par la mission divine d’imposer son modèle à la terre entière. Dans l’histoire des deux derniers siècles, il n’y a guère que la France coloniale pour avoir eu pareille prétention. Or, c’est peut-être du côté de cette foi que l’édifice se fissure. On a vu avec les événements du Capitole la puissance américaine minée de l’intérieur. Avec Joe Biden, nous sommes certes passés d’une Amérique à l’autre. Ses premières décisions sur la scène internationale incitent à le penser. Le retour à l’accord de Paris sur le climat est la première et la plus vertueuse. La fin de la livraison de « certaines » armes (pas toutes) à l’Arabie saoudite est aussi un changement de pied important qui pourrait déboucher sur une solution politique au Yémen, et une relance des négociations sur le nucléaire iranien. À l’inverse, le dossier israélo-palestinien montre les limites de la rupture. Ce n’est pas une molle réaffirmation de la solution « à deux États », empruntée à un bréviaire qui a fait mille fois la preuve de son inefficacité, qui changera quelque chose. Pour bien affirmer le statu quo, la nouvelle administration s’est d’ailleurs empressée de critiquer la décision de la Cour pénale internationale de se déclarer compétente pour enquêter sur les crimes commis dans les Territoires palestiniens (1).

Nous en sommes donc pour l’instant à la magie des mots. Certes, le soutien à Alexeï Navalny, la dénonciation par Antony Blinken, le nouveau Secrétaire d’État, du « génocide » des Ouïgours par les autorités chinoises sont toujours préférables à la tacite approbation. Mais l’Amérique a peu de prise sur la Russie, et moins encore sur la Chine. Quant à la réaffirmation d’un partenariat avec l’Union européenne, elle vaut toujours mieux que les ingérences de l’ambassadeur états-unien en Allemagne, un certain Richard Grenell, homme de Donald Trump, qui tentait publiquement de fédérer les extrêmes droites européennes autour du fasciste américain Steve Bannon. Mais on revient tout juste à un partenariat traditionnel. C’est ici que se pose la question de l’Otan. En décidant de maintenir des effectifs militaires en Allemagne, que Trump voulait réduire, Joe Biden rouvre grand le parapluie de l’Alliance atlantique. Cette organisation qui n’est que le faux nez de l’Amérique sur notre continent. Et qui n’est pas de nature à faciliter le dialogue avec le très agressif Vladimir Poutine. Mais la responsabilité première de cette décision incombe en vérité à l’Allemagne. C’est Angela Merkel qui a demandé le maintien des troupes états-uniennes (plus de trente mille militaires, tout de même !) sur le sol allemand. C’est l’aveu de faiblesse d’une Union européenne qui s’obstine à défendre avec l’Otan une alliance militaire idéologiquement d’un autre âge.

Finalement, c’est pour la société américaine qu’il faut surtout se réjouir de l’arrivée de l’administration démocrate. C’est tout de même mieux qu’un pouvoir proche du Ku Klux Klan. Au plan international, c’est assurément un changement d’ambiance. Tous les populistes du monde avaient leur boussole à la Maison Blanche. Même Poutine. Donald Trump donnait à espérer aux autocrates et autres préfascistes que leur heure avait sonné. C’est cela, la vraie puissance américaine : cette tendance à insuffler l’air du temps. C’est peut-être cette hégémonie culturelle qui s’achève. Le pouvoir de Joe Biden est fragile. Il est contesté à l’intérieur par une opposition qui, si j’ose dire, n’a pas désarmé, et à l’extérieur par la puissance chinoise. Si bien que les pensées systémiques, « atlantistes » ou « antiaméricaines », n’ont plus guère de sens. L’Amérique est de retour, peut-être, mais forte seulement de la faiblesse européenne.

(1) Lire sur le sujet le livre-enquête de Christophe Oberlin, Les Dirigeants israéliens devant la Cour pénale internationale, éditions Érick Bonnier (2020).


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