Dossier : Union : Gauches et écolos sous pression

Union de la gauche : Quand le Nord montre la voie

L’annonce d’une liste d’union dans les Hauts-de-France a secoué le rythme des régionales. Chaque parti espère avoir trouvé la clé pour renouveler la symbiose entre cette terre ouvrière et la gauche.

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L ’union de la gauche, c’est un éternel combat… » Lorsqu’on lui parle de liste commune, la voix de Jean-Jacques trahit un sourire. À 73 ans, le communiste picard donne l’air d’avoir connu beaucoup de divorces politiques. Et quelques retrouvailles. « On exagère souvent les rivalités. Ici, dans la Somme, on a eu des moments tendus entre socialistes et communistes, mais on a su se rassembler aussi. C’est forcément ce qu’il faudra pour gagner. » À trois mois du premier tour des élections régionales, son souhait se réalise : les Verts (EELV), La France insoumise (LFI), le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste (PCF) se sont mis d’accord pour se ranger ensemble derrière la tête de liste écolo Karima Delli.

L’eurodéputée revient sur les prémices de l’alliance : « Le point de départ, c’est le refus de la fatalité. Nous ne pouvions pas laisser la région sous l’influence suffocante du Rassemblement national ou aux mains de la droite de Xavier Bertrand. » Après un mandat, l’actuel président du conseil régional fait consensus contre lui à gauche. «Quand on regarde le développement de notre région, on constate un recul de la transition écologique et des pertes d’emplois qui se poursuivent, martèle la candidate. La droite laisse mourir l’industrie d’hier, sans faire naître celle d’aujourd’hui. » Elle-même originaire de Roubaix – fief iconique de l’industrie textile –, Karima Delli veut promouvoir dans sa campagne une écologie tournée vers les enjeux sociaux. « Nous sommes sur une terre ouvrière. Nous avons conscience que nous sommes chez nous à gauche. »

Avant d’être englobée dans les Hauts-de-France, la région Nord-Pas-de-Calais a été l’une des places fortes de la gauche. Précurseur, le Parti ouvrier français s’y implante dès la fin du XIXe siècle, remportant en 1892 les élections municipales à Roubaix. Le jeune parti mise alors sur son implantation chez les ouvriers, auprès des travailleurs du textile à Lille, de la dentelle à Calais, des métallurgistes à Fives et à Hellemmes, ou dans plusieurs bassins miniers du Pas-de-Calais (1). Inscrite dans l’ADN de la région, cette sociologie ouvrière trace un chemin pour les futurs succès électoraux de la SFIO, du Parti communiste, puis du Parti socialiste, qui préside l’assemblée régionale dès sa création, de Pierre Mauroy (1974-1981) à Daniel Percheron (2001-2015), à l’exception d’une parenthèse écologiste en 1992, avec Marie-Christine Blandin. Karima Delli, qui fut son assistante parlementaire au Sénat, s’en réclame ouvertement.

L’hégémonie prend fin avec fracas lors des régionales de 2015. Au soir du premier tour, le score de Marine Le Pen tombe comme un couperet : 40,6 % des voix. Les têtes roulent. La liste EELV-Parti de gauche menée par Sandrine Rousseau (4,8 %) et celle du communiste Fabien Roussel (5,3 %) ne se qualifient pas. Sous pression de l’état-major socialiste, Pierre de Saintignon (PS, 18,1 %) se désiste quelques heures plus tard au profit de Xavier Bertrand (24,9 %), qui l’emporte au second tour. « Cette soirée fut un traumatisme, qui explique en grande partie cette union inédite dans le Nord », commente Rémi Lefebvre, professeur à Sciences Po-Lille. Il se remémore une élection jalonnée de tensions, notamment au sein du PS, entre les sections du Pas-de-Calais et du Nord. « Leur rivalité est historique. Elle s’illustre par l’alternance à la tête de la région entre socialistes calaisiens et nordistes. Lors de la dernière élection, le sortant Daniel Percheron [un Calaisien] n’a soutenu Pierre de Saintignon que du bout des lèvres. »

Six ans plus tard, ces querelles paraissent anachroniques. La déroute a vidé le conseil régional de ses élu·es de gauche, laissant au RN le rôle d’opposant. En parallèle, les débâcles électorales mettent fin à la position hégémonique du PS. Les conditions rendaient bien plus plausible une liste commune, juge la conseillère municipale EELV d’Hénin--Beaumont Marine Tondelier : « À l’époque, François Hollande était encore à l’Élysée et bloquait les possibilités d’une union. Aujourd’hui, la situation est différente, une candidate écolo comme Karima Delli occupe une position centrale qui permet de concilier le PS, le PCF et LFI. » C’est avec cette dernière organisation que l’attelage commence à prendre forme. Le 2 mars, LFI déclare qu’elle fera à nouveau liste commune avec EELV dès le premier tour ; l’insoumis Ugo Bernalicis accepte de s’effacer, estimant son mouvement « respecté dans son poids politique ». « Avec La France insoumise, les choses sont fluides, assure Marine Tondelier. Déjà à l’époque du Parti de gauche on s’est vite entendus, nous sommes sur la même longueur d’onde sur les questions sociales. Et même au niveau humain… Je connais Ugo Bernalicis ou d’autres militants de La France insoumise depuis longtemps, on manifestait déjà ensemble à la fac. »

Un sentiment partagé par l’insoumis Julien Poix : « Quand on est écolo dans le Nord, on est obligé de prendre à bras-le-corps la question sociale si on veut s’adresser à tout le monde, au-delà de Lille. C’était le cas avec Sandrine Rousseau en 2015, ça l’est aussi avec Karima Delli aujourd’hui. Et c’est ça qui rend l’union plus simple. » Finalement rejointe par le PS et le PCF, la liste commune axe sa campagne sur des sujets consensuels, comme un engagement prononcé en faveur de la transition énergétique, une politique favorisant des emplois dans ce même secteur, un soutien aux transports ferroviaires ou une action sociale plus appuyée en faveur des foyers en difficulté. Pour cimenter l’alliance, le rejet de Xavier Bertrand pourrait faire le reste. « Nous aurons quatre appareils militants qui vont se compléter, pour avoir un maillage plus important, explique Julien Poix. Le PCF dans le Valenciennois par exemple, ou EELV dans les grandes villes. Dans la Somme, on peut aussi s’appuyer sur François Ruffin, qui est une figure locale importante. »

La composition de la liste est aussi au programme des négociations. Il y a 170 sièges au conseil régional, divisés entre cinq départements. D’un côté le Nord (76 élu·es) et le Pas-de-Calais (44), plus peuplés et plus favorables à la gauche, et de l’autre les départements de l’ancienne Picardie : l’Aisne (17), l’Oise (25) et la Somme (18). Les discussions se poursuivent encore sans accrocs, assure Julien Poix. « Ce sera décidé dans les jours qui viennent. L’essentiel était de se mettre d’accord sur le programme. »

Sur les territoires de Picardie, la donne reste moins favorable à la gauche. L’ancienne région a été gérée de 1986 à 2004 par un président de droite, Charles Baur, élu à trois reprises avec l’appui du Front national. « Pour nous, ça a été un moment de honte », se remémore Christophe Hertout, insoumis à Montdidier (Somme). Militant initialement au sein de l’aile gauche du Parti socialiste, il s’en éloigne à partir du congrès de Poitiers en 2015. Dans son secteur rural, les militants ne sont pas légion et les grandes réunions plutôt rares. Surtout en temps de Covid-19. « C’est difficile avec les restrictions sanitaires de consulter tout le monde pour l’élection. On se parle via les applis de messagerie, on organise des vidéos… mais on fonctionne surtout avec un noyau dur de militants. » Pour les régionales, il fait partie des représentant·es LFI de son département désigné·es par son groupe pour participer à des réunions stratégiques plus restreintes avec le chef de file Ugo Bernalicis. « Ces échanges ont commencé en janvier et sont devenus hebdomadaires il y a quelques semaines. »

C’est au cours de l’une de ces réunions en visioconférence qu’Ugo Bernalicis expose la proposition d’une alliance avec EELV et le PCF ; il se chargera des négociations avec l’aide d’assistant·es parlementaires et de cadres du mouvement. « Nous avons tous approuvé le principe d’une union, en faisant remonter nos exigences, raconteChristophe Hertout. Lorsqu’Ugo est revenu vers nous avec l’accord, nous l’avons validé à -l’unanimité. »

Dans le sud des Hauts-de-France, à Noyon (Oise), Camille Lopez décrit presque le même fonctionnement pour son groupe de socialistes. Chez eux aussi, la stratégie de l’alliance fait vite l’unanimité : « Dans notre fédération, on plaide pour un rassemblement depuis l’été dernier, commence-t-il, enthousiaste. Depuis les européennes, nous savions que l’union ne viendrait pas du haut, dans des élections nationales, mais à un niveau plus local. » Se situant « plutôt dans le sillage d’Arnaud Montebourg », il n’éprouve pas de difficultés à imaginer des terrains d’entente avec LFI ou le PCF. « Il faut arrêter de nous penser plus hégémoniques que nous ne le sommes, tranche-t-il. Moi j’ai 30 ans, je ne milite que depuis six ans dans le PS. Depuis 2017, je fais partie de ceux qui ont compris que nous devions parfois accepter que d’autres puissent être mis en avant. »

Si cette alliance régionale doit encore être finalisée – et validée par les instances de chaque parti –, elle est déjà bien tangible. De quoi servir de modèle à d’autres territoires ou à de futur·es candidat·es à la présidentielle ? Karima Delli botte en touche : « Je reste concentrée sur notre élection, je ne donnerai pas de leçon aux autres régions. Si certains veulent faire des Hauts-de-France un laboratoire politique, ça les concerne. »

(1) « _Implantation et caractères du guesdisme dans le socialisme septentrional avant 1905 », Claude Willard, dans _Cent ans de socialisme septentrional, Institut de recherches historiques du Septentrion, 1995.


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