Devoir de vigilance

Notre inquiétude ne vient pas tant d’un texte qui promet de régler leur compte aux « islamo-gauchistes », et aux « hordes de banlieues », que d’un climat général qui ne rend pas absurde l’hypothèse d’un mauvais coup.

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Il suffit de relire le récit dramatique que fit, en 1941, Stéphane Zweig de la montée du fascisme en Allemagne et en Autriche pour ne pas avoir envie de rire de cet appel de militaires, aux tentations factieuses, paru le 21 avril dans Valeurs actuelles. À l’époque, de trop rares consciences tentaient de sortir les élites culturelles et politiques de leur aveuglement où l’incrédulité des uns se mêlait à la connivence des autres. Prenons donc aujourd’hui le risque d’être alarmistes à l’excès, plutôt que naïfs ou rigolards devant cette centaine de hauts gradés à la retraite qui appellent de leurs vœux une « mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles », et ne craignent pas de prophétiser l’intervention de leurs « camarades d’active » dans un chaos où « les morts se compteront par milliers ». Rodomontade de badernes qui s’abandonnent à leurs nostalgies coloniales ou première pierre d’une entreprise funeste dont on ne tardera pas à connaître les prolongements ? Nul ne sait. Ce que nous savons, en revanche, c’est que les galonnés sont aujourd’hui suivis de deux mille autres signataires, tous militaires, et pas tous en retraite. Quant aux militaires d’active, ils n’en pensent pas moins, nous dit l’auteur du texte, l’ancien capitaine de gendarmerie Jean-Pierre Fabre-Bernadac. C’est assez pour prendre l’affaire au sérieux.

Or, le gouvernement fait preuve d’une étrange atonie. Car, contrairement à ce qui est dit un peu partout, il n’a pas fallu trois jours pour que Florence Parly réagisse (mollement), mais dix. On peine en effet à croire que le cabinet de la ministre de la Défense n’avait pas repéré le brûlot dès sa première parution, le 14 avril, sur le site Place d’armes, bien connu des spécialistes. En vérité, notre inquiétude ne vient pas tant d’un texte qui promet de régler leur compte aux « islamo-gauchistes », et aux « hordes de banlieues », que d’un climat général qui ne rend pas absurde l’hypothèse d’un mauvais coup. Le texte des factieux est une pièce au milieu d’un vaste puzzle dont on aperçoit les formes inquiétantes. Les mots sont ceux d’un discours devenu ordinaire contre un « certain antiracisme » ! Ils résonnent avec une hystérie faussement républicaine et laïcarde qui vient de ce que l’on pourrait appeler la droite du gouvernement, en même temps que de la droite tout court. La hâte ultra-démagogique avec laquelle, par exemple, on a voulu exploiter l’assassinat d’une policière, en faire un crime exclusivement islamiste plutôt que l’acte d’un dément, et l’amalgamer à la question migratoire, témoigne de ce climat.

Dans cette tourmente, le gouvernement n’hésite pas non plus à malmener le droit, voire à critiquer les décisions de justice. Là où le droit et la justice ont vocation à être des facteurs de stabilité, on donne l’impression d’une extrême volatilité et d’une grande fragilité institutionnelle. L’affaire Sarah Halimi, du nom de cette femme juive défenestrée, en avril 2017, par un homme assurément antisémite mais en proie à une bouffée délirante, illustre également l’opportunisme politique de nos gouvernants. Confondant effets d’une prise de cannabis et bouffée délirante, le garde des Sceaux s’apprête à faire modifier la loi en sorte que le « fou » musulman soit surtout un musulman antisémite. Cela, au mépris de cinq expertises psychiatriques ! On sent l’exécutif prêt à tout. Mais ça ne sera jamais assez pour des factieux qui rêvent de moyens plus expéditifs.

L’autre pièce de ce puzzle inquiétant, c’est évidemment la réponse de Marine Le Pen aux militaires. La présidente du Rassemblement national s’est empressée de tendre la main aux pétitionnaires, partageant leur « affliction ». Fausse manœuvre, car, pour l’heure, elle a surtout essuyé une rebuffade de la part de militaires qui regardent peut-être davantage du côté du général de Villiers, qui se voit en homme du recours. Au moins, l’épisode a-t-il l’avantage de rappeler aux amnésiques ce qu’est l’extrême droite. Les vieux démons du Front national ne sont pas si loin. Le susnommé Fabre-Bernadac, qui fonde sa légitimité sur le souvenir de Dien Bien Phu, s’inscrit clairement dans la mythologie de Le Pen père, des anciens d’Indochine et de l’Algérie française.

Juge-t-on, en haut lieu, que cet appel est une histoire de branquignols ? Ou, plus cyniquement, qu’il peut servir les intérêts du candidat Macron en piégeant Marine Le Pen dans un voisinage encombrant ? Dans cette seconde hypothèse, ce serait jouer dangereusement avec le feu. Il est vrai qu’Emmanuel Macron a montré ces jours-ci qu’il entretient parfois un rapport approximatif avec la démocratie. Sa présence aux obsèques du président tchadien Idriss Déby a apporté une caution scandaleuse à une junte militaire, là où l’envoi d’un émissaire de second rang aurait suffi. Cela aussi fait partie d’un paysage politique inquiétant. Et la gauche dans tout ça ? Elle n’a pris que tardivement la mesure de l’événement. Seuls, dans un premier temps, Jean-Luc Mélenchon, qui a saisi le Procureur de la République, et Benoît Hamon ont réagi avec célérité et gravité. L’occasion aurait pourtant été belle d’une adresse solennelle de toute la gauche au président de la République. Car, quoi que l’on pense de cette affaire, un devoir de vigilance s’impose, ne serait-ce que pour prendre date.

P.-S. : Lire sur le même sujet la chronique de Sébastien Fontenelle.


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