Traiter les vraies causes du conflit israélo-palestinien

En se déplaçant sur le terrain militaire, la crise relègue la question coloniale à l’arrière-plan. Inlassablement, il faut donc revenir aux expulsions de Palestiniens de Jérusalem, et aux destructions de maisons, si on ne veut pas seulement arracher une « trêve », mais aller aux racines du mal.

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Depuis vingt ans, nos mémoires sont saturées de ces images en provenance de Gaza. C’est le spectacle de la mort. Ces tours qui s’effondrent emportant des vies qui ne sont pas toutes, loin s’en faut, celles de dirigeants du Hamas, ces alignements de corps couverts de linceuls blancs, ces mères qui hurlent leur désespoir en implorant le ciel subjuguent nos médias et tétanisent les témoins impuissants que nous sommes. Mais si les morts de Gaza meurent à Gaza, c’est de Jérusalem dont ils meurent. Les bombes israéliennes comme les roquettes du Hamas sont la conséquence du conflit, et non la cause. En se déplaçant sur le terrain militaire, hautement favorable à la puissance israélienne, la crise relègue la question coloniale à l’arrière-plan. Inlassablement, il faut donc revenir aux expulsions de Palestiniens de Jérusalem, et aux destructions de maisons, si on ne veut pas seulement arracher une « trêve », mais aller aux racines du mal. Mais qui le veut, hormis la population palestinienne et une faible partie de l’opinion israélienne, privées l’une et l’autre de représentation politique honorable ? Car cette tragédie sans fin, c’est d’abord la défaite de la politique. Il ne serait pas difficile d’en faire la démonstration côté palestinien, mais c’est évidemment côté israélien qu’il faut chercher les principaux coupables, parce que là est la force, et là est le projet colonial.

Dans un essai édifiant, le politologue Samy Cohen retrace la dérive de la politique israélienne au cours des dernières décennies (1). L’entrée des troupes israéliennes dans Jérusalem-Est en juin 1967 en constitue le point de départ quand les colons les plus fanatiques ont cru voir l’accomplissement de la promesse divine. L’histoire est ensuite celle de la duplicité de la gauche, et de la complicité d’une droite impliquée moralement dans l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995. Le Bloc de la foi, le mouvement Kach du rabbin Kahane et aujourd’hui son héritier en racisme, Itamar Ben-Gvir, ont pu dicter leur volonté aux gouvernements successifs. Il n’est pas exagéré de dire que la région a sombré dans un délire mystique qui opère directement sur la réalité. Ce délire a d’abord été le fait des extrémistes juifs avant d’être islamiste. Des politiques pourtant doués de raison ont cru pouvoir jouer avec cette folie pour bricoler leurs petites majorités. Benyamin Netanyahou est évidemment le pire exemple de ce cynisme teinté d’idéologie coloniale. Capable de s’allier, à l’intérieur, avec les colons les plus racistes, il s’est rapproché, à l’extérieur, de Trump, de Bolsonaro et des illibéraux antisémites d’Europe de l’Est. Il a criminalisé les ONG de défense des droits humains, légalisé un apartheid affiché sans fard par une loi qui réserve le droit à l’autodétermination au seul peuple juif. Déjà victimes d’une discrimination économique et sociale, près de deux millions de Palestiniens israéliens sont désormais promis à une ségrégation politique. C’est ce système plongé dans une crise politique profonde et cette idéologie que soutiennent chez nous des politiques de droite et, souvent, de gauche, trop contents d’expliquer ce conflit par la première roquette du Hamas.

Ayant liquidé la solution à deux États, Israël doit maintenant faire face à une nouvelle donne qui pourrait tourner au cauchemar pour ce pays : l’émergence d’une solidarité interpalestinienne qui mobilise les Territoires occupés, les habitants des villes israéliennes à forte population arabe, et même la diaspora. Voir le mot d’ordre de grève conjointe lancé le 18 mai. Ce sont les prémices de cette reconfiguration auxquelles nous assistons. C’est la trace qui restera de ces événements de 2021, quelle qu’en soit l’issue. Mais à court terme, quelle solution ? Joe Biden subira-t-il sur ce sujet, comme sur les questions sociales, l’influence bénéfique de la gauche ? Bernie Sanders a signé dans le New York Times du 17 mai une tribune pour une nouvelle approche du rapport à Israël. Le sénateur du Vermont estime que les États-Unis, qui versent chaque année quatre milliards de dollars à Israël, ne peuvent être plus longtemps « les apologistes de l’aile droite du gouvernement Netanyahou et de son comportement antidémocratique et raciste ». « Les Palestiniens ont-ils le droit de survivre ? », demande de son côté la représentante démocrate de New York, Alexandria Ocasio-Cortez qui critique les nouvelles ventes d’armes à Israël. Dans l’immédiat, Washington pourrait au moins arrêter le bain de sang à Gaza. Quant à aborder la question coloniale, c’est plus douteux. Et pourtant, ne pas agir pour imposer les droits des Palestiniens, et laisser faire les colons, c’est se condamner à une tragique répétition de l’histoire. L’espoir vient peut-être d’une jeunesse palestinienne qui apprend à universaliser ses revendications devenues antiracistes et citoyennes autant que nationales.

De la France, hélas, il ne faut rien attendre. Elle produit ce qu’il y a de pire en Europe. Le ministre de l’Intérieur, soutenu par une camarilla d’intellectuels au discours bien rodé, a interdit à Paris la manifestation de solidarité au peuple palestinien. Le préfet de Paris est allé – comble du ridicule – jusqu’à faire arrêter le président de l’association France Palestine Solidarité au sortir d’une délégation que celui-ci conduisait au ministère des Affaires étrangères. Tout cela nous en dit plus sur l’extrême-droitisation et l’arabophobie ambiantes que sur la situation au Proche-Orient.

(1) Israël, une démocratie fragile, Samy Cohen, Fayard.


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