Les ambiguïtés calculées de Mélenchon

Peut-être Mélenchon pense-t-il qu’une fois « la poussière retombée », il tirera profit de la polémique. L’ennui avec cette stratégie, c’est que l’on façonne une psychologie collective, rebelle sans doute, mais incontrôlable, et qui finit plus souvent à l’extrême droite qu’à gauche.

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Les discours de Mélenchon ont ça de commun avec les textes religieux qu’ils invitent souvent à l’exégèse. Son intervention sur France Inter, le 6 juin, est un cas d’école. Depuis, partisans et adversaires se querellent pour imposer leur interprétation. On sait ce que Mélenchon a dit, mais on ne sait pas ce qu’il « a voulu dire ». Et, surtout, ce qu’il a voulu faire. En cause, une prophétie : « Vous verrez, a-t-il dit, que dans la dernière semaine de la campagne présidentielle nous aurons un grave incident ou un meurtre. » Et le leader de La France insoumise a étayé son accusation en citant les meurtres de Mohammed Merah, survenu peu avant la présidentielle de 2012, l’assassinat d’un policier sur les Champs Elysées à quelques jours de l’élection de 2017, et l’affaire « Papy Voise », du nom de ce retraité dont le visage tuméfié avait été montré avec insistance par la télévision à la veille du premier tour de 2002. Puis Mélenchon a ramassé le tout d’une formule aussi ambiguë que scabreuse : « Tout ça, c’est écrit d’avance […]. Nous aurons [en 2022] l’événement gravissime qui va, une fois de plus, permettre de montrer du doigt les musulmans et d’inventer une guerre civile. » Propos au minimum maladroits qui alimentent les pires pensées complotistes, et qui, au passage, ramènent la sanglante entreprise de Merah au rang d’incident. Les détracteurs les plus zélés de Mélenchon, de droite et de gauche, se sont empressés d’imposer leur interprétation : le candidat à la présidentielle voit derrière ces crimes l’ombre d’un deus ex machina au service d’une oligarchie omnipotente.

Si telle est la thèse de Mélenchon, elle est évidemment insupportable. Comment imaginer un seul instant que la main de Merah, assassin de sept personnes, dont trois enfants juifs, aurait pu être téléguidée à des fins électorales ? Comment imaginer que ce petit délinquant déjanté, converti au terrorisme islamiste, aurait pu programmer son entreprise criminelle en fonction d’un calendrier politique ? Mélenchon ne pense évidemment pas ainsi. Mais alors, pourquoi l’a-t-il suggéré ? Simple et terrible maladresse ou signal opportuniste envoyé à une population pour laquelle « il n’y a jamais de hasard » ? Dérapage ou calcul ? La question a de quoi encore alimenter la querelle des exégètes. Mais si l’on veut sortir des sables mouvants du conspirationnisme, une autre interprétation est possible. Plus banale, sans doute, mais plus proche de la réalité. Mélenchon aurait tout simplement voulu dénoncer ce qu’on appelle la politique du fait divers. En cohérence avec son refus de participer le 19 mai à la manifestation des policiers à laquelle ont pris part plusieurs leaders de la gauche. L’usage surabondant qui est fait des crimes de sang, en particulier sur les chaînes d’information en continu, et leur exploitation politique, le plus souvent contre les musulmans en effet, et contre les migrants, est un fait indéniable. On ne se situe plus là dans le complot, mais dans une sorte d’effet d’aubaine sordide, visant, à partir du crime d’un individu, à couvrir d’opprobre toute une communauté. Ce sont les choux gras des Le Pen, Ciotti, Retailleau, Darmanin, Blanquer, et tant d’autres. C’est le fondement de la fumeuse théorie sur le séparatisme chère à Emmanuel Macron. C’est le socle de la politique du tout-sécuritaire destinée à chasser du débat les problématiques sociales.

Alors oui, on peut prévoir qu’un fait divers particulièrement révoltant fera les gros titres à proximité de la présidentielle. Il ne sera ni téléguidé ni inventé, il sera là, tout simplement, parce que c’est hélas l’état de notre société. Et on peut prédire que des politiques ne se priveront pas de l’instrumentaliser. Mais Mélenchon ne l’a pas dit comme ça. Il a laissé planer une lourde ambiguïté. Il a confondu causes et conséquences. C’est sans aucun doute une faute politique. Malgré cela, la horde de certains qui se sont jetés sur lui ne nous inspire aucune sympathie. Inutile d’ajouter que le reste du propos de Mélenchon, social et écologique, est passé à l’as. C’est la loi du genre. Un homme politique d’expérience doit le savoir. Mais peut-être pense-t-il qu’une fois « la poussière retombée » (expression qu’il affectionne), il en tirera profit. L’ennui avec cette stratégie, c’est que l’on façonne une psychologie collective, rebelle sans doute, mais incontrôlable, et qui finit plus souvent à l’extrême droite qu’à gauche.

La polémique était loin d’être éteinte qu’un autre événement est survenu qui témoigne aussi, dans un registre très différent, de la crise morale de notre société. Un youtubeur d’extrême droite, qui se fait appeler Papacito, a posté sur son site une vidéo le montrant, lui et un acolyte, mitraillant puis poignardant un mannequin de tissu censé représenter un électeur de la France insoumise ou communiste. L’image a beau être un simulacre, elle est effrayante de violence. « Un appel au meurtre », a dénoncé Mélenchon, qui a lancé, avec d’autres, l’appel à manifester « pour les libertés et contre les idées d’extrême droite », le 12 juin. Ce Papacito, ami revendiqué d’Éric Zemmour, pratique couramment, paraît-il, cette sorte d’humour très spécial dont les victimes, encore symboliques, sont dans son langage des « islamo-gauchistes », ou des immigrés. Mais humour et fascisme ne font pas bon ménage. On reste donc stupéfait que ce personnage puisse ainsi sévir en toute impunité, déverser sa bile raciste dans les studios de Sud Radio. On imagine ce que ferait Darmanin si un musulman s’adonnait à ce genre de facéties. Mais là, rien ! Jusqu’à ce qu’un jour…


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