La Fracture, de Catherine Corsini (Cannes, Compétition)

Avec La Fracture, présenté en compétition, Catherine Corsini signe un film d'actualité sur un service d'urgences sous pression et dont l'humour porte le regard social et politique.

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Hiver 2018. Yann (Pio Marmaï), un gilet jaune blessé à la jambe par une grenade lancée par la police, et Raf (Valeria Bruni Tedeschi), une dessinatrice au coude cassé après être tombée dans la rue, se rencontrent aux urgences d’un hôpital parisien. Le spectateur les a vus un peu auparavant, lui en manifestation, elle avec sa compagne, Julie (Marina Foïs), qui est décidée à la quitter. Mais le film commence vraiment une fois à l’hôpital où il se transforme en huis-clos.

Catherine Corsini a reconstitué avec précision l’atmosphère d’un service des urgences. Une sorte de cour des souffrances polarisée en un seul lieu, où l’on attend, geint, crie. Un bruit de fond permanent, des soignants qui courent dans tous les sens, des gens perdant patience, une tension continue. Nous sommes avant l’ère Covid, mais La Fracture, présenté en compétition, est en prise totale avec la réalité. Il est clair que Catherine Corsini a intégré une grande part documentaire à ce qui est son douzième long métrage (après La Belle saison, en 2015, et Un amour impossible, en 2018). La plupart des soignants font ce métier dans la vraie vie, et Kim, l’infirmière qui est le pivot du film, est interprétée par Aissatou Diallo Sagna, aide-soignante de son état, et actrice émouvante et toujours juste.

Pour autant, le regard politique et social que pose la cinéaste sur cette situation passe par la fiction. On pourrait lui reprocher d’avoir voulu concentrer dans son scénario tout ce qui peut arriver aux urgences, dans un hôpital vétuste, en y ajoutant de surcroît des épisodes qui se sont réellement déroulés avec les gilets jaunes. Y compris lorsqu’une trentaine d’entre eux ont cherché à se mettre à l’abri en voulant pénétrer dans l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, un 1er mai. Je lui ferai ce reproche sur un ou deux points « too much », par exemple lorsque Yann, ayant revêtu une blouse de soignant pour sortir de l’hôpital, tombe fortuitement sur un CRS qui lui parle de ses conditions de travail.

Le désir de traiter des solidarités des classes délaissées (infirmières, gilets jaunes), et des antagonismes sociaux est manifeste. Hormis une ou deux maladresses, Catherine Corsini réussit grandement son pari. Y voir une lourde « fiction de gauche » est inapproprié. La cinéaste a l’intelligence de recourir à l’humour. Elle rend ainsi l’angoisse, qui tend tout le film, beaucoup plus pénétrante (par un effet carthartique), au lieu de peser sur le spectateur. Certaines scènes contiennent même des gags confinant au burlesque.

Les heurts de classes, au lieu d’être caricaturaux, deviennent des délices de confrontations comiques. Les échanges musclés entre Raf et Yann en forment l’essentiel. Leurs dialogues sont au cordeau. En se renvoyant l’une et l’autre à leurs stéréotypes – la première soupçonne Yann d’avoir voté Le Pen, celui-ci accuse Raf de soutenir Macron –, les deux personnages déminent les clichés que le spectateur peut lui-même entretenir. Dans la peau de cette bourgeoise à la fois décalée et lucide sur la manière dont on peut la percevoir (inspirée par la personne de la cinéaste elle-même, ce qui dénote une bonne capacité d'autodérision), Valeria Bruni Tedeschi est sidérante. Elle éblouit par son talent, offrant à son personnage toutes les palettes de la drôlerie, entre susceptibilité à fleur de peau complètement incongrue et humour vachard. Le couple qu’elle forme avec Marina Foïs – Julie étant plus sérieuse, moins extravertie même si elle peut être saisie d’effroi devant ce à quoi elle assiste – est lui aussi très réussi.

La Fracture est une formidable surprise. On n’attendait pas Catherine Corsini dans ce registre, d’autant que les fictions à l’hôpital, à travers les séries Urgences, Hippocrate, voire Grey’s Anatomy, dans des registres différents, ont déjà amplement exploré ce terrain. Le film tombe évidemment à pic, alors qu’une quatrième vague est déjà en cours, rappelant que l’hôpital ne saurait subir une désorganisation récurrente et les soignants se retrouver sans cesse sous pression. La Fracture, œuvre en pleine santé et à prescrire !


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