Afghanistan : l’oubli s’organise

Qu’adviendra-t-il s’il se confirme que la même chape de plomb qu’en 1996 s’abat sur les Afghanes ? Croit-on vraiment que Poutine et Xi Jinping, connus pour leur sensibilité aux droits humains, vont couper les vivres au régime ? Et que l’Europe et les États-Unis feront plus que les gros yeux ?

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Qui ne se souvient de La Déchirure, ce film à valeur documentaire, aussi vrai que nature, qui témoignait du chaos qui avait suivi l’entrée des Khmers rouges à Phnom Penh ? C’était en 1975. Près d’un demi-siècle plus tard, ce sont les mêmes images qui nous viennent de Kaboul. La même foule, la même panique sur le tarmac d’un aéroport. Les mêmes tentatives désespérées de s’accrocher à la passerelle d’embarquement d’un avion en partance pour une vie inconnue, mais une vie. Tandis que l’ordre ancien américain pratique une cruelle sélection, l’ordre nouveau taliban bastonne déjà à l’aveugle dans la foule. Et, en ville, on efface en hâte tout visage de femme, donnant à comprendre ce qui va advenir. Bien sûr, on ne peut que s’associer à l’exigence, provenant principalement de la gauche, d’un pont humanitaire le plus rapide et le plus massif possible, et à son corollaire, le droit d’asile. On pense à tous ceux dont la vie est immédiatement menacée pour s’être mis au service des Américains ou des Français, mais aussi et surtout aux artistes, aux enseignants, et à tous ceux qui ont professé les principes fondamentaux de liberté, et d’égalité entre les sexes, les droits imprescriptibles à la création et à l’information. Les grandes puissances rivalisent de chiffres pour affirmer que ceux-là sont exfiltrés. Mais quelle que soit la part de vérité et de propagande que reflètent ces chiffres, il nous faut penser à tous les autres. Ceux qui vont rester. À celles et à ceux qui n’essaient même pas de partir, parce qu’aucune destination ne leur est offerte, parce que l’Afghanistan est leur pays, et qu’ils ne s’imaginent pas ailleurs.

Ce peuple, en premier lieu des femmes, plonge dans des ténèbres dont aucun pont aérien ne le tirera. L’intervention américaine de 2001 n’était pas faite pour lui. Elle répondait à des impératifs qui lui étaient étrangers : la vengeance d’une grande nation humiliée par les attentats du 11-Septembre. Une intervention dictée par des motivations de politique intérieure, comme l’a été le retrait brutal « négocié » par Donald Trump et mis en œuvre sans trop de précautions par Joe Biden. La fuite grotesque d’Ashraf Ghani, avant même le premier coup de feu, dit tout du personnel politique corrompu mis en place par Washington. La soumission plutôt que l’indépendance. Voilà aussi qui rappelle La Déchirure. Au fond, les grands acteurs internationaux n’ont guère changé. Les États-Unis se débarrassent du problème, la Chine et la Russie s’empressent de reconnaître, en droit ou en fait, le nouveau régime. Le pouvoir chinois a seulement exigé des talibans qu’on ne l’ennuie pas avec cette histoire d’Ouïgours. Fanatiques, mais pas idiots, les nouveaux maîtres du pays ont immédiatement sacrifié leurs coreligionnaires. Comme pour se rassurer ou se donner bonne conscience, les Occidentaux, médias compris, prophétisent un nouveau visage des talibans, plus réalistes, désireux de se crédibiliser sur la scène internationale. Il y a du vrai. Les talibans ont déjà leurs « diplomates », courant de Moscou à Doha les conférences internationales. Mais cela ne nous dit rien du sort réservé aux femmes, du droit à la scolarité des jeunes filles, de la liberté des mœurs. Qu’adviendra-t-il s’il se confirme, comme c’est infiniment probable, que la même chape de plomb qu’en 1996, lors de la première conquête du pouvoir, s’abat sur elles ? Croit-on vraiment que Poutine et Xi Jinping, connus pour leur sensibilité aux droits humains, vont couper les vivres au régime ? Et que l’Europe et les États-Unis feront plus que les gros yeux ?

C’est en fait tout un peuple qui est livré à la barbarie. Mais le problème ne peut évidemment se résumer à une formule. Il appelle un effort profondément social et culturel. Car les talibans ne sont pas totalement étrangers à une partie de la société, principalement rurale, fortement ethnicisée, et férocement patriarcale. À l’inverse, l’obsession américaine était militaire : faire ou refaire une armée afghane. On voit le résultat. La première épreuve pour les quelque 38 millions qui restent est économique. Les banquiers ont pris la fuite. Les avoirs sont à l’étranger. Le peuple est menacé de famine. On voit la difficulté de tout ce qui pourrait, par la suite, s’apparenter à des pressions sur le pouvoir taliban. Les sanctions risquent d’abord de frapper le peuple. Et, de toute façon, les grands alliés du nouveau régime, dans une sorte de conjuration des pouvoirs autoritaires, ne manqueront pas de voler au secours des talibans. C’est dire si l’avenir est sombre. Les gauches, trop peu mobilisées ces dernières années sur les grandes questions internationales, ne devront donc pas oublier les Afghanes et les Afghans comme elles ont oublié les Syriens. Accessoirement, en regardant plus loin que notre horizon immédiat, nous pouvons aussi réapprendre ce que « liberticide » veut dire. Cela ne délégitime pas nos combats hexagonaux. Mais cela les resitue dans notre vaste monde. Nous avons aussi à combattre les amalgames qui n’ont pas attendu pour ressurgir. Islam, islamistes, terrorisme : l’actualité redonne du grain à moudre à l’extrême droite. Tout fait ventre et tout fait vendre. Du côté du gouvernement, l’indifférence s’organise. Que les talibans n’alimentent pas le terrorisme et nous saurons les oublier, eux et leurs victimes. Souvenons-nous des mots de Jean-Yves Le Drian : « Daech est notre ennemi, Bachar est l’ennemi du peuple syrien. » On ne se refait pas.


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