Aurélie Trouvé : « Le caractère autoritaire du capitalisme nous rassemble »

La porte-parole d’Attac Aurélie Trouvé détaille dans un livre les axes d’union entre les luttes sociales, écologiques et démocratiques. Et fait l’éloge des nouvelles radicalités.

Bâtir le monde d’après : cette idée est dans tous les esprits depuis la crise sanitaire. Mais ses contours diffèrent selon les méninges qui l’imaginent : argument marketing opportuniste, slogan politique creux, revendication militante plus ou moins brumeuse… Pour Aurélie Trouvé, économiste et porte-parole d’Attac, ce besoin de penser le « monde d’après » ne date pas d’hier et n’a rien de flou. Depuis sa découverte du mouvement altermondialiste en rejoignant Attac Campus en 2002, elle n’a cessé de militer contre la mondialisation effrénée, la montée de l’extrême droite, et pour l’instauration d’une justice sociale et écologique.

Dans son livre Le Bloc arc-en-ciel, Aurélie Trouvé s’appuie sur son expérience d’activiste et ses observations du monde militant et de la gauche politique pour prôner l’alliance entre luttes amies qui assument un discours et des actions radicalement anticapitalistes. Entre deux interventions à l’université d’été de La France insoumise et à celle des mouvements sociaux, elle nous a accordé un entretien pour détailler comment profiter du bouillonnement des mouvements sociaux pour faire vaciller ce « néolibéralisme [qui] agonise dans ses contradictions ». Car elle en est sûre : « Le moment est venu de passer des résistances à l’offensive, de reprendre le casse-tête de la lutte pour le pouvoir et l’émancipation. »

Pourquoi avoir choisi cette expression du « bloc arc-en-ciel » comme titre et comme ligne à suivre ?

Aurélie Trouvé : Cela fait d’abord référence à la Rainbow Coalition (la Coalition arc-en-ciel) expérimentée à la fin des années 1960 à Chicago. Elle rassemblait les Black Panthers (mouvement de libération des Noirs), les Young Patriots (mouvement pour les migrants blancs et pauvres du sud des États-Unis) et les Young Lords (mouvement pour les Latinos). C’était une coalition entre des mouvements se battant contre la ségrégation raciale et la ségrégation sociale. Et si elle pouvait paraître modeste, elle a réussi à faire trembler la bourgeoisie capitaliste de l’époque. Cela montre que des alliances de dominés peuvent se constituer, être gagnantes, et qu’elles ont tout intérêt à se construire pour peser davantage face à l’ordre dominant.

Ce n’est pas une superposition de revendications, c’est une mise en cohérence pour une critique radicale du système.

La deuxième idée du bloc arc-en-ciel est plus contemporaine : il s’agit de conjuguer le rouge des traditions syndicales et communistes, le vert des mobilisations écologistes, le jaune en référence aux gilets jaunes mais plus largement aux insurrections populaires et aux mouvements pour la démocratie réelle, ainsi que le violet du féminisme, le multicolore des mobilisations à la fois LGBTQ+ et antiracistes. Il ne s’agit pas de calquer des expériences passées mais bien de s’en inspirer : elles partent de cultures, de revendications et de collectifs militants très différents mais qui sont parvenus à s’allier car tous ont le même adversaire : le capitalisme, ses évolutions et son système d’exploitation multiforme.

Est-ce que le collectif Plus jamais ça, lancé en janvier 2020 (lire par ailleurs), représente une partie de cet arc de forces rêvé ?

L’essence du bloc arc-en-ciel réside finalement dans la solidarité et un soutien indéfectible entre luttes amies, sans nier la spécificité de chacune. Le collectif Plus jamais ça est une alliance inédite qui permet de porter des revendications concrètes articulant les préoccupations sur les fins de mois et celles sur la fin du monde. Et il intègre la radicalité des mouvements syndicaux sur les questions de partage des richesses, de défense du travail, mais aussi la radicalité d’Attac sur les questions de lutte contre les multi-nationales ou celle des mouvements écologistes qui prônent un changement des manières de produire et de consommer. Ce n’est pas juste une superposition de toutes ces revendications, c’est une mise en cohérence pour une critique radicale du système et la proposition d’une rupture écologique, sociale et démocratique.

La radicalité est donc une pierre angulaire des stratégies militantes aujourd’hui…

J’ai observé ces derniers temps un certain dynamisme et une certaine créativité, avec une diversité tactique incroyable, par exemple dans le mouvement des retraites en 2019-2020 (manifestations syndicales, mais aussi « Rosies », blocages, piquets de grève, jets de robes -d’avocat…). Aujourd’hui, plusieurs mouvements se disent aussi antisystème et relient leur lutte à d’autres. Quand les féministes clament « Nous sommes fortes, nous sommes fières, radicales et en colère », elles remettent en cause les racines du système et sont dans une critique du système. Idem pour le climat avec le slogan « Changeons le système, pas le climat ». Nous avons besoin de rallier ces radicalités, de les respecter, de ne pas les édulcorer pour devenir majoritaires. C’est pour cela que je parle de stratégie radicale et inclusive.

Est-ce que votre livre et le plan de rupture rédigé par Plus jamais ça ont vocation à peser dans les débats avant la présidentielle ?

Nous n’avons pas encore discuté entre nous des modalités concrètes pour peser dans le débat des mois à venir, mais il est clair que cela ne s’arrête pas à 2022. Ce plan représente aussi une base pour toutes nos mobilisations. Par exemple, pour celle contre la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver : on parle de la manière dont on perçoit le revenu et une protection sociale pour toutes et tous. Ou la manière dont on conçoit la lutte contre le chômage, qui passe par la création de millions d’emplois et par le partage du temps de travail. Ce plan de rupture et les réflexions autour sont très importants, parce que cela amène des organisations à se positionner sur des sujets moins habituels pour elles, comme Greenpeace sur la notion de travail, ou la CGT sur les questions écologiques. Quand Attac a fait son action lors de la réouverture de la Samaritaine et au siège de LVMH pour dénoncer l’enrichissement des milliardaires pendant la crise sanitaire, les médias m’ont interrogée sur les potentiels désaccords avec les syndicats. Grâce à la coalition Plus jamais ça, j’ai pu répondre que trois syndicats (Solidaires, CGT, FSU) étaient en total accord avec nos revendications. C’est un symbole très puissant.

Vous soulignez que le néolibéralisme est en crise, pourtant il continue de triompher, au moins sur le plan politique. Voyez-vous tout de même des déclics dans les mouvements sociaux ?

La crise sanitaire a mis en évidence les contradictions du système actuel : il est clair que ce n’est pas seulement une crise sanitaire, mais une crise du système que nous vivons. Celle-ci n’aurait jamais été aussi importante si les hôpitaux publics avaient eu plus de moyens, si les flux commerciaux et notre dépendance aux marchés internationaux étaient moindres, notamment pour les médicaments, les tests, les vaccins… Plus le capitalisme s’enfonce dans ses contradictions, plus il exploite le travail et le vivant. Je pense que cela a accéléré la prise de conscience de la nécessité de sortir de ce système et les convergences pour trouver des alternatives.

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