Stérilisation volontaire, le parcours des combattantes

Elles ont 19, 24 ou 29 ans, pas d’enfant et, elles en sont sûres, elles n’en voudront jamais. Pourtant, elles enchaînent refus et galères pour obtenir une ligature des trompes. Témoignages.

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Jodie a 19 ans. Mathilde 20, Laurine 24 (les prénoms ont été changés) et Marylou 29. Elles sont toutes nullipares, c’est-à-dire qu’elles n’ont jamais eu d’enfant, et elles cherchent toutes le même graal : une ligature des trompes. Cette opération, relativement simple et sans trop de risques, empêche ovules et spermatozoïdes d’emprunter un canal de l’appareil reproductif féminin, les trompes de Fallope, qu’on appelle en général les trompes. Elle entraîne une stérilisation définitive. Trouver un chirurgien disposé à effectuer ce geste médical est souvent un parcours du combattant, ou plutôt de la combattante.

L’opération est pourtant censée être accessible à toutes les femmes majeures, sans autre critère qu’un délai de réflexion de quatre mois. Mais, dans les faits, elle ne l’est pas. De nombreux gynécologues refusent de l’effectuer, invoquant pour la plupart la clause de conscience, qui les autorise à refuser ce genre d’intervention, tout comme elle les autorise à refuser de pratiquer des avortements. Mais la loi qui régit la stérilisation volontaire depuis le 4 juillet 2001 leur impose de rediriger leurs patientes vers d’autres médecins susceptibles d’accéder à leur requête. Ce que très peu font.

« Quatre gynécos m’ont refusé la ligature, prétendument parce que je suis trop jeune et que je n’ai pas d’enfant, raconte Jodie, 19 ans. Et aucun ne m’a redirigée vers d’autres médecins, parce qu’ils m’ont dit que, de toute façon, personne n’accepterait de m’opérer. » Les femmes qui souhaitent se faire stériliser enchaînent refus et demandes ubuesques de la part des médecins, alors que les hommes qui souhaitent une vasectomie l’obtiennent en général plus facilement.

Trouver un gynéco « safe », qui accepte d’opérer des femmes jeunes et sans enfant, c’est le premier obstacle à franchir pour ces combattantes qui ne veulent pas d’enfant et savent qu’elles n’en voudront jamais. « Ça m’angoissait beaucoup », avoue Marylou, 29 ans. Cette jeune Bordelaise avait entendu beaucoup d’histoires « d’horreur, avec des chirurgiens qui t’infantilisent parce qu’ils ont commencé leur carrière avant ta naissance, qui ne t’écoutent pas et ne respectent absolument pas ton choix ». Elle se renseigne donc beaucoup avant de commencer à chercher un gynécologue pour se faire stériliser. « Je suivais sur Instagram une tatoueuse qui a beaucoup galéré et a documenté tout son parcours. Elle donnait plein de bons conseils, ce qui m’a aidée à sauter le pas. » Marylou finit par trouver un gynécologue qui accepte de l’opérer dans une liste partagée sur un groupe de soutien sur Facebook, comme beaucoup de femmes dans sa situation. « J’ai eu de la chance, il ne m’a pas posé trop de questions et c’est allé assez vite. Mais c’était dans une clinique privée, et je sais que dans le public c’est beaucoup plus dur à trouver. Or le privé, ça coûte cher », déplore la jeune femme. Et les listes de médecins « safe » sont courtes, a fortiori pour une procédure parfaitement légale.

« La contraception est un droit, et la stérilisation en est une forme tout à fait valide. »

Cette chance de trouver le bon patricien sans trop de difficultés, Jodie, Mathilde et -Laurine ne l’ont pas eue. Jodie a essuyé quatre refus nets, Mathilde cinq, et Laurine six. Toutes ont des raisons personnelles de vouloir se faire stériliser, arrivent à chaque fois avec « un argumentaire béton ». Et se heurtent à de nouveaux obstacles. À commencer par l’âge : « Vous avez à peine 18 ans, mademoiselle » ; « à votre âge, on change d’avis comme de tee-shirt » ; « là vous êtes sûre, mais si dans cinq ans vous regrettez, vous me ferez un procès ». Beaucoup de chirurgiens refusent d’opérer des femmes de moins de 35 ans, encore plus quand elles n’ont pas d’enfant, par crainte des poursuites judiciaires si la patiente change d’avis. Une peur assez irrationnelle puisque, en plus des quatre mois de délai de réflexion, les patientes doivent lire un livret d’information et signer un formulaire de consentement éclairé, qui protège les médecins. Et de nombreux gynécologues demandent aussi une évaluation psycho-logique, la plupart du temps pendant le délai de réflexion, avant d’effectuer l’opération.

« Je trouve ça absurde et discriminatoire, explique Laurine, qui a refusé l’évaluation psychologique. Je suis diagnostiquée bipolaire depuis mon adolescence, et je vis très bien avec ma maladie, cela n’a aucun rapport avec le fait que je ne veuille pas d’enfant. Et pourtant, on exige que ça entre en compte pour ma stérilisation, c’est dégueulasse. » Elle avait trouvé un chirurgien prêt à l’opérer mais, après qu’elle eut refusé d’être évaluée, il a changé d’avis, et Laurine a repris ses recherches.

« Je me sens dépossédée de mon corps, se désole la jeune femme. Ne pas vouloir d’enfant, ce n’est pas un trouble psychologique, je ne comprends pas pourquoi on nous réclame ça. » Anne*, une gynécologue qui fait partie des médecins « safe » listés sur le groupe Facebook « Stérilisation volontaire », abonde dans son sens : « Ne pas vouloir d’enfant, ce n’est pas une maladie mentale, c’est simplement un choix de vie. » Elle préfère rester anonyme car elle est déjà débordée par les demandes de jeunes femmes désespérées de trouver un médecin qui accède à leur demande.

Hors-la-loi sociale

Une fois qu’on a passé la barrière de l’âge, nouvelle étape dans le parcours d’une partie des combattantes : les nullipares et nulligestes, qui n’ont jamais eu d’enfant et n’ont jamais été enceintes, se heurtent souvent à un mur. « Dans l’esprit collectif, une femme, encore plus si elle est jeune, doit absolument avoir des enfants, ou au moins en vouloir », explique Anne, la gynécologue. « C’est une question profondément féministe, celle du droit des femmes à disposer de leur corps, et de ce qu’elles en font. La contraception est un droit en France, et la stérilisation est une forme de contraception tout à fait valide. »

« Les listes de chirurgiens me font penser à celles pour l’avortement avant qu’il devienne légal », se lamente Jodie. « J’ai parfois l’impression d’être hors la loi, malgré les textes que je connais par cœur à force de les citer. Parce que je suis hors de la loi sociale qui, aujourd’hui encore, prône qu’une femme doit enfanter, que c’est son unique but. » Elle est arrivée à 18 ans chez sa sage-femme « très innocemment » pour demander une ligature. Celle-ci la renvoie vers un gynécologue, qui la pousse à se faire poser un stérilet au cuivre, qu’elle accepte « par dépit ». Au bout de six mois, elle réagit mal à celui-ci et reprend donc ses recherches. Une gynécologue veut lui prescrire un stérilet hormonal, alors qu’elle a toujours refusé les hormones, en lui disant que, de toute façon, personne n’acceptera de la stériliser. « Je lui ai demandé vers quel âge elle pensait que j’y arriverais, et la réponse, qui m’a mis un coup de poing, a été “oh, pas avant 30 ans. Et encore, sans enfant, et un seul type de contraception expérimenté…” » Rares sont les chirurgiens qui acceptent la stérilisation pour les femmes sans enfant.

Un problème systémique

Quatrième étape, une fois qu’on a trouvé un chirurgien prêt à opérer une femme jeune et sans enfant : « Et votre conjoint, il en pense quoi ? » C’est la question que posent quasiment tous les médecins aux femmes qui veulent se faire stériliser. Le conjoint de Jodie soutient sa démarche, comme celui de Marie, celui de Marylou et celui de Laurine. « Mais en quoi ça les concerne, de toute façon ? » s’énerve cette dernière. Un gynécologue avait accepté de l’opérer, à condition de rencontrer son conjoint, ce qu’elle a refusé. « C’est mon corps, pas le sien, les médecins n’ont pas à lui demander son avis. » Et elle est retournée à ses recherches pour obtenir son opération.

« Et si vous changez de conjoint et qu’il veut un enfant ? » a demandé un médecin.

Jodie a eu droit à une autre question : « Et si vous changez de conjoint et qu’il veut un enfant ? » Elle en est restée « abasourdie ». Elle ne comprend pas qu’on refuse à ce point que son choix soit mature, réfléchi et adulte. « Je pense que les gens ne nous prennent pas au sérieux quand on est jeune, car on ne connaît rien à la vie et qu’on ne se rend pas compte des conséquences. Alors que nous sommes bien capables de faire face à de nombreuses responsabilités, et le choix de ne pas avoir d’enfant en est une. »

Pour Mathilde, c’est un problème systémique, lié au fait que les femmes ne sont pas considérées comme des personnes à part entière. Leur choix est vu comme illégitime, que ce soit dans la société en général, où il est considéré comme un caprice passager, ou par les professionnels de santé qui n’y prêtent attention qu’avec un sourire : « Je me suis sentie dépossédée du contrôle sur mon corps. D’autres ont jugé pour moi que je devais avoir des enfants, que les effets secondaires de mon stérilet au cuivre n’étaient pas graves, que prendre des hormones était normal… »

Et même avec des raisons médicales, « alors que mon simple choix devrait suffire », Jodie n’arrive pas à se faire ligaturer les trompes. « J’ai un utérus rétroversé, un ovaire atrophié, des douleurs très fortes… La solution serait une hystérectomie [ablation totale de l’utérus], mais une ligature des trompes me soulagerait déjà beaucoup. Pourtant, même avec cet argument, je n’arrive pas à l’obtenir. » Pour Jodie, Mathilde et Laurine, le parcours des combattantes continue pour obtenir une procédure médicale, légalisée il y a plus de… vingt ans.


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