Une gestion désastreuse des conflits

La question de l’autonomie des Antilles mérite mieux que d’apparaître comme une manœuvre politique. Encore faudra-t-il, le moment venu, en fixer le contenu pour qu’elle ne soit pas le piège qu’elle peut être quand les intentions sont mauvaises.

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Le gouvernement fait parfois preuve d’une incroyable légèreté. Deux crises l’ont montré ces derniers jours. Quelle idée par exemple d’exclure la secrétaire d’État britannique à l’Intérieur d’une réunion dont l’objet était précisément le conflit avec le Royaume-Uni sur le sort des migrants ! Certes, Boris Johnson est un grossier personnage qui a rendu public un courrier à Emmanuel Macron avant qu’il parvienne à son destinataire, mais il s’agit de savoir si l’important est la goujaterie du Premier ministre britannique ou la vie des migrants. La réaction française se situe dans cette affaire en deçà de toute politique. De même, cette façon du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, de sortir de sa boîte à malice la question de l’autonomie alors que la Guadeloupe et la Martinique sont à feu et à sang. C’est un peu, alors que la maison brûle, appeler l’architecte plutôt que les pompiers. Dans ces deux crises, on a l’impression que l’on a du mal, en haut lieu, à se pénétrer de la gravité et de l’urgence des situations, et que l’on est surtout soucieux de sauver les apparences, au lieu de parer au plus pressé. La réponse à Calais doit d’abord être humanitaire. Accueillir et protéger. Avant de montrer nos muscles au petit Trump d’outre-Manche, il faut sauver des vies. Aux Antilles, avant de songer au statut, il faut éteindre l’incendie, au propre comme au figuré, et cela passe par des mesures immédiates de pouvoir d’achat qui auraient pu évidemment être anticipées. Car la situation est connue.

En 2009, les mêmes causes avaient déjà produit les mêmes effets de mobilisation et de colère. À cette différence près que le mouvement avait emprunté les chemins balisés de la grève générale. Des sondages avaient à l’époque attesté d’un soutien massif de la population. Jusqu’à 93 %. Et des avancées substantielles avaient été obtenues. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. Le mouvement s’est ancré dans une revendication antivax difficilement défendable. Et moins encore dans un département où la vaccination est très en retard. Mais, comme souvent de nos jours, une revendication en cache une autre. Pour cette raison même, le mouvement reste minoritaire et violent, au point de dresser contre lui une grande partie de la population, empêchée dans ses gestes quotidiens, quand ce n’est pas rançonnée sur des barrages. Le grand tort du gouvernement est de vouloir jouer sur ces contradictions, au lieu d’aller à l’essentiel, et de répondre fortement à la question sociale. C’est le contexte obstinément colonial qui est oublié. Si la mobilisation d’une partie de la jeunesse a pris cette forme et tient ce discours auquel on ne peut adhérer, il y a des raisons bien connues que rappelait la semaine dernière Patrick Piro. Elles tiennent en un mot : défiance. Si le vaccin fait peur, c’est que les Guadeloupéens et les Martiniquais n’ont pas oublié l’affaire du chlordécone du début des années 1990, cet insecticide autorisé dans les bananeraies alors qu’il était interdit en métropole. Aujourd’hui, il tue encore. Et les cancers qu’il provoque ne sont toujours pas reconnus officiellement comme maladie professionnelle. Plus généralement, le seul fait que l’ordre vaccinal vienne de Paris suffit à produire un rejet. L’inégalité de considération, voilà bien la pire survivance du mépris colonial ! À sa légèreté initiale, Sébastien Lecornu a ajouté, dès son arrivée à Pointe-à-Pitre, une insigne maladresse qu’il tente de faire passer pour de la « fermeté ». Les syndicalistes n’allaient évidemment pas commencer par condamner, comme le ministre l’exigeait, les violences des jeunes manifestants.

C’est peu connaître le mouvement syndical, et les solidarités qui sont à l’œuvre en terres insulaires ; ou ne pas vouloir aller au fond des problèmes. Résultat, la rupture a été consommée en moins de dix minutes. Légèreté, encore et toujours. Au lieu de ça, on dépêche sur l’île des unités de gendarmes mobiles. Comme si le gouvernement n’avait rien appris de la fronde des gilets jaunes. Quand valorise-t-il les négociations avec les corps intermédiaires ? Quand prévient-il les conflits ? Jamais. Il feint d’ignorer que les prix sont supérieurs en Guadeloupe à ce qu’ils sont en métropole, et les revenus inférieurs. Et que le gap qui en résulte est explosif. Il feint d’ignorer que le chômage des jeunes est trois fois plus important là-bas qu’ici. La vérité, c’est que la question du coût de la vie fait peur au gouvernement plus encore qu’en métropole parce qu’elle n’est pas seulement sociale. La structure coloniale est toujours là. En 2021, quelques grandes familles, qui tiennent le haut du pavé, parfois depuis le XVIIIe siècle, monopolisent toutes les franchises de la grande distribution, faisant la pluie, le beau temps… et les prix. Si bien que les inégalités ont là-bas cette particularité de se superposer à la question identitaire. Le gouvernement a toujours du mal à entendre « le cri de l’innocence et du désespoir » du révolutionnaire martiniquais Louis Delgrès, qui s’est donné la mort plutôt que de se rendre aux troupes de Bonaparte. Son écho résonne pourtant jusqu’à nous. La question de l’autonomie mérite donc mieux que d’apparaître comme une manœuvre politique. Encore faudra-t-il, le moment venu, en fixer le contenu pour qu’elle ne soit pas le piège qu’elle peut être quand les intentions sont mauvaises.


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