Dossier : Candidats de gauche : Convaincre les classes populaires

« Ne pas choisir entre un bon et un mauvais peuple »

Le sociologue Raphaël Challier s’interroge sur les moyens de reconnecter à l’engagement politique les personnes issues de milieux populaires.

La gauche a échoué. Malgré ses grands discours et ses promesses, aucun des mandats qu’elle a portés n’a permis de renouveler les pratiques. Au contraire, les milieux populaires, pourtant largement instrumentalisés, sont plus que jamais éloignés des lieux de pouvoir décisionnel. Aucune assemblée nationale ou locale, aucune direction partisane, même au sein des collectifs voulant rénover la politique, ne permet l’émergence d’une représentation satisfaisante des milieux populaires. Ce constat offre la vision d’un indépassable problème.

Pourtant, dans les interstices des mobilisations populaires, à l’échelle d’une ville, d’une association, d’un syndicat ou d’un rond-point, des marges de manœuvre se dégagent. Raphaël Challier étudie avec précision ces espaces de création militante. Il en tire constats et réflexions pour tenter de laisser émerger ces aspirations diverses et contradictoires. Au-delà des grands discours politiques, le salut viendra du terrain.

À gauche, les politiques ont souvent pensé que la justice sociale, la redistribution ou la lutte contre les inégalités sont des valeurs inhérentes aux classes populaires, alors qu’ils n’arrivent plus à mobiliser ces classes. Comment l’expliquer ?

Raphaël Challier : Les spécialistes du politique ont surtout tendance à imaginer que les gens adhèrent à leur groupe parce qu’ils ont lu Marx ou Adam Smith, qu’ils se mobilisent sur des logiques scolastiques et scolaires, celles de la petite bourgeoisie diplômée. En réalité, les logiques sociales qui poussent les gens à se mobiliser sont infiniment plurielles et contradictoires.

La dimension liée à la place centrale de la voiture parle très peu aux classes moyennes culturelles.

J’ai rencontré, en milieu rural, des jeunes mères célibataires, dont certaines issues de la communauté des gens du voyage, candidates pour le Rassemblement national. Pourquoi ? Simplement parce que, localement, le RN a été le premier acteur politique à les considérer et à les présenter sur une liste. Certes, pour des raisons très intéressées. En l’occurrence, « boucler la liste » des candidatures. Mais les autres acteurs politiques, notamment la liste de gauche, étaient incarnés exclusivement par des notables qui entretenaient une distance vis-à-vis d’elles. Quand on a passé toute sa vie à se faire maltraiter par des habitants qui vous accusent d’être un « cas social », de « faire des enfants pour des allocations », d’« appartenir à la communauté des manouches », etc., on choisit, sans grande surprise, ceux qui vous considèrent.

Mais ce dont elles ont souffert est au cœur du discours des gens pour lesquels elles sont candidates…

C’est le grand paradoxe. Ces femmes ont tendance à penser qu’en pratique les personnes du Rassemblement national sont « gentilles et ouvertes » en comparaison de leurs expériences avec d’autres élus locaux, de droite ou de gauche, qui n’auraient jamais eu l’idée de les mettre sur une liste. Quand une force politique ne représente pas certains segments populaires, d’autres les mobilisent. Au-delà des discours, il faut regarder les pratiques.

Ce mépris de classe que vous évoquez est-il la raison principale de la désaffection des classes populaires pour la gauche ?

Ces classes populaires sont très fragmentées : ce sont des employés, des ouvriers, des femmes et des hommes, des ruraux, des urbains, des banlieusards, certains sont blancs et d’autres issus de minorités ethniques. Certains subissent la très grande précarité alors que d’autres s’en sortent. Certains exercent dans la petite fonction publique, d’autres se rapprochent des petits patrons… Ce n’est pas facile de rassembler tous ces groupes qui n’ont ni les mêmes aspirations ni les mêmes valeurs.

Ce n’est pas un phénomène récent pour autant…

Non, mais nous vivons une période de complexification des réalités sociales. À l’époque du Parti communiste de l’après-guerre, souvent cité comme le modèle canonique du grand parti populaire, tous les ouvriers n’étaient pas communistes. Il y a toujours eu des ouvriers conservateurs, de droite, catholiques, de gauche, mais aussi des femmes, des immigrés, etc. Pourtant, ces réalités étaient diluées derrière les figures centrales du mineur ou du métallo, mises en avant par le Parti communiste.

L’entre-soi des milieux militants est toujours adossé à un entre-soi social.

C’est désormais beaucoup plus difficile d’arrimer ensemble ces réalités sociales, tant les différences se creusent avec l’accès aux études supérieures, la tertiarisation, les évolutions du statut des femmes, l’émergence de nouveaux thèmes. En parallèle, dans la sphère politique, une dynamique de professionnalisation et d’élitisation de tous les collectifs militants est à l’œuvre, ce qui renforce la coupure avec les milieux populaires.

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