Tori et Lokita, de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Cannes, Compétition)

Les frères cinéastes signent un film de très grande tenue.

Christophe Kantcheff  • 25 mai 2022
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Tori et Lokita, de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Cannes, Compétition)
© Christine Plenus

Lokita, une adolescente sans papiers, raconte une fausse histoire face aux instances officielles régularisatrices. Alors qu’elle a traversé la Méditerranée, vraisemblablement sur un frêle esquif, où elle a sauvé la vie d’un jeune garçon, Tori, elle doit inventer une autre réalité que la sienne. Parce qu’ il faut correspondre aux critères. Sans pouvoir en apporter la preuve, elle prétend que Tori est son frère, lui qui a eu la chance de voir son statut de réfugié reconnu. Elle se perd dans les détails de son parcours, peine à répondre aux questions précises. Ce qui n’est pas bon signe pour obtenir des papiers.

Lokita ment-elle vraiment ? Ses propos ne renverraient-ils pas à une vérité plus profonde ? On aime rien tant que le cinéma des frères Dardenne lorsqu’il révèle la matérialité de ce qui se trouve entre les interstice des représentations admises. Lorsqu’il éclaire ces points aveugles (par lâcheté, par esprit de facilité) qui font pourtant le ciment de certaines existences. Au regard de la loi ou dans l’ordre biologique, Lokita et Tori ne sont pas frère et sœur. Or, ils le sont absolument. Tout en eux l’atteste, si rien ne le profère (à la différence de Frère et sœur, d’Arnaud Desplechin, également en compétition). La part de passé commun (où ils ont frôlé la mort), les regards qu’ils se portent, les petits gestes, leur générosité l’un pour l’autre, leur sort désormais indissociable, leur solidarité à la vie à la mort (encore)… Il n’est pas anodin que ce soit deux frères cinéastes qui mettent en lumière cette relation inouïe, irremplaçable, non conditionnée aux liens du sang.

Implacablement, Jean-Pierre et Luc Dardenne filment l’étau des dangers qui se resserrent sur Lokita et Tori. Comment Lokita peut-elle envoyer de l’argent à sa mère au pays alors qu’elle est rackettée par un infâme passeur qui se sert de l’église comme paravent ? Engrenage : Lokita vend de la drogue au profit d’un employé de cuisine, qui au passage abuse d’elle. Puis, contre la promesse de faux papiers, il la contraint à accepter d’être coupée du monde, et donc de Tori, pendant plusieurs mois pour travailler dans les sous-sols d’une usine désaffectée à la culture de plans de cannabis. Sur les vestiges du monde révolu des terrils et de la métallurgie, de nouveaux trafics sont apparus. S’ils sont illégaux, l’exploitation des plus pauvres y reste inchangée. La caméra des Dardenne enregistre cette nouvelle socio-topographie avec la précision qu’on leur connaît, qui économise bien des discours.

On retrouve ici des personnages devant se battre pour leur survie contre la société – contrairement à Ahmed, du Jeune Ahmed, leur film précédent, que la société tentait de sauver en vain jusqu’à ne plus savoir qu’en faire. Lokita et Tori se situent dans la lignée d’une Rosetta. On pense aussi à La Promesse, qui abordait déjà la question des travailleurs sans papiers mais du côté des Blancs.

Jean-Pierre et Luc Dardenne affirment toujours plus leur radicalité. Ils filment à l’os, plus bressoniens que jamais, maintenant cependant la notion de personnages (Bresson parlait de « modèles »). Le choix des comédiens qui les incarnent, en l’occurrence non professionnels, reste d’une importante primordiale. Joely Mbindu en Lokita et plus encore le jeune Pablo Schils en Tori sont remarquables de compacité et de justesse. Dans un film où les jugements moraux n’ont pas leur place, les profiteurs ne sont pas déshumanisés, comme l’employé de cuisine (Alban Ukaj), personnage non caricaturé.

La vision développée par Jean-Pierre et Luc Dardenne dans Le Jeune Ahmed me gênait. Les désaccords avec des cinéastes dont on apprécie l’œuvre, cela existe. En revanche, la confiance totale qu’ils ont dans leurs spectateurs est toujours irréfutable. Il leur suffit d’une ou deux chansons pour faire monter l’émotion quand il n’est plus possible pour Tori et Lokita, comme à leur habitude, de la reprendre en chœur. Pour cette (re)tenue, on ne les remerciera jamais assez.

Cinéma
Temps de lecture : 4 minutes
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