À l’Éducation, Pap Ndiaye dans l’ombre de Blanquer

Brillant intellectuel, le nouveau ministre est entouré de conseillers qu’il n’a pas choisis. Signe qu’il ne dispose d’aucune marge de manœuvre Rue de Grenelle.

Lucas Sarafian  • 6 juillet 2022 abonné·es
À l’Éducation, Pap Ndiaye dans l’ombre de Blanquer
Spécialiste des minorités, Pap Ndiaye n’est ni un haut fonctionnaire ni un politique.
© Xose Bouzas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Dans son nouveau costume de ministre, il reste mutique. Pap Ndiaye semble être l’assistant du patron, immobile, planté derrière Emmanuel Macron. Car, ce jeudi 2 juin, c’est bien le Président qui déroule devant les micros et dans la cour de l’école Menpenti, située dans le dixième arrondissement de Marseille, sa vision de l’« école du futur ». Cette expérimentation grandeur nature vise à donner davantage de liberté à une cinquantaine d’établissements de la ville. Au fil de la journée, le ministre est resté coi. Au sein du gouvernement, le droit à la parole est rare. Pourtant, l’image était belle : un intellectuel libre promu ministre. Un coup politique prometteur.

À l’opposé de son successeur, Jean-Michel Blanquer n’a presque connu que le ministère : recteur de l’académie de Guyane puis de celle de Créteil, directeur adjoint du cabinet de Gilles de Robien, ministre de l’Éducation nationale sous Jacques Chirac, numéro deux de Luc Chatel en tant que directeur général de l’enseignement scolaire (Dgesco), il est pressenti pour intégrer le possible gouvernement de François Fillon, alors grand favori de la présidentielle, avant d’être finalement propulsé ministre en 2017 lors de l’élection d’Emmanuel Macron (lire son portrait dans Politis n° 1692, du 10 février 2022). Une nomination activement soutenue par l’épouse du Président, Brigitte Macron, avec qui il partage des valeurs de la droite libérale sur le plan économique – lui-même est un fidèle de l’Institut Montaigne, think tank proche du CAC 40 – et conservatrice sur le plan sociétal.

Durant cinq ans, le juriste de formation n’a jamais cessé ses combats quasi obsessionnels contre l’« islamo-gauchisme » qui « fait des ravages à l’université », le « wokisme », ce « nouvel obscurantisme » qui « vient saper la démocratie et la République », ou le « communautarisme » à l’origine de la déscolarisation de très nombreux élèves…

L’un dénonce la « vision woke », l’autre défend les « identités fines.

Normalien avant de devenir professeur d’histoire à Sciences Po, spécialiste des minorités et des discriminations raciales, Pap Ndiaye, quant à lui, a été nommé par le Président, en février 2021, à la tête du Palais de la Porte-Dorée, dans l’Est parisien, qui abrite le Musée national de l’histoire de l’immigration. Le nom du nouveau pensionnaire de la Rue de Grenelle a été soufflé par la conseillère culture d’Emmanuel Macron et aujourd’hui ministre du sujet, Rima Abdul-Malak. Il n’hésite pas à parler d’intersectionnalité, s’oppose à la suppression du terme « race » dans la Constitution, a largement contribué à l’introduction des black studies en France et participé au lancement d’un appel en 2009 pour réclamer la suppression du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale instauré sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Dans les années 1980, on relève même un bref passage dans les cercles trotskistes lambertistes via le groupuscule Convergences socialistes, fondé par Jean-Christophe Cambadélis.

Jean-Michel Blanquer a été remplacé par son presque contradicteur. Celui qui, le 19 février au micro de France Inter, pointait sans trembler « le degré de méconnaissance dans le monde politique en général des recherches qui sont menées à l’université en sciences sociales et en sciences humaines » et estimait qu’un « vocabulaire d’extrême droite [s’était] développé et répandu bien au-delà de l’extrême droite, en partie validé par un monde plus central dans la vie politique » sans arriver à nommer clairement le gouvernement. En janvier, le premier avait inauguré un colloque à la Sorbonne en prenant la défense de l’universalisme « face à la montée des revendications identitaires », opéré la distinction entre une « vision woke » de l’écologie et du féminisme opposée à sa « vision républicaine ». Dans un autre colloque à Arc-et-Senans, dans le Doubs, le 27 juin, le second a défendu « ces identités fines qui semblent enrichir l’universel plutôt que le menacer ». Une succession en miroir inversé.

« Amateur »

Il n’est « ni un haut fonctionnaire, ni un homme politique, c’est un amateur, observe Claude Lelièvre, historien des politiques éducatives, qui décrit une situation exceptionnelle en listant les prédécesseurs du nouveau ministre. Il n’a même pas travaillé au sein du Conseil supérieur des programmes. Pap Ndiaye n’a pas été préparé à ce poste. » Seul lien récent avec l’Élysée ? Avoir été consulté par la cellule diplomatique du Président pour tracer une nouvelle politique africaine et avoir phosphoré sur le discours de panthéonisation de Joséphine Baker avec Jonathan Guémas, la plume d’Emmanuel Macron.

Il n’était pas dans la « short list », à l’inverse de Gabriel Attal ou de Julien Denormandie. Mais c’est bien son nom qu’Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée, prononce sur le perron du palais présidentiel le vendredi 20 mai. Et le voici désormais travaillant dans le grand salon doré au rez-de-chaussée du ministère, attablé au bureau de Jean Zay, son lointain prédécesseur durant le Front populaire. Assis juste à côté de Gérald Darmanin lors du premier conseil des ministres de ce second quinquennat.

Une personne propulsée à la tête de l’un des ministères les plus exposés sans poids politique, « ça n’a jamais existé dans l’histoire », selon Claude Lelièvre. La voilà donc, cette rupture tant promise, ce coup de barre à gauche au sein d’un gouvernement qui triangule dangereusement avec les thèmes de l’extrême droite. Mais le nouveau ministre n’ayant qu’un réseau universitaire, son entourage a été rigoureusement pensé. Résultat, le ministère n’a pas vraiment changé. L’ombre de Jean-Michel Blanquer traîne encore dans les couloirs. Lui est parti, mais ses plus proches sont restés à la direction d’un gigantesque paquebot sur lequel sont embarqués 900 000 enseignants.

Ce n’est évidemment pas lui qui a choisi Jean-Marc Huart ou Julie Benetti.

Le premier ? Jean-Marc Huart, ancien recteur de la région académique Grand Est et bras droit de l’ancien ministre à la tête de la Dgesco, un poste de « vice-ministre » selon les spécialistes. Blanquériste « modéré », c’est l’un de ses plus proches. Fidèle au point même d’être à la manœuvre d’Avenir lycéen, ce syndicat censé défendre les mesures gouvernementales et servir la communication du ministère, selon une enquête de Libération publiée en 2020. Il est par ailleurs passé en 2007 par le cabinet de Xavier Darcos, ministre de l’Éducation sous Nicolas Sarkozy, un proche de Jean-Michel Blanquer. « Est-ce que Pap Ndiaye est sous surveillance ? Huart est un bon exécutant, mais pas un grand concepteur. C’est peut-être un surveillant général, mais sans doute pas quelqu’un qui dictera la politique du ministère », analyse Claude Lelièvre.

Son conseiller aux affaires pédagogiques et aux savoirs fondamentaux, Thomas Leroux, qui occupait déjà le poste dans le cabinet de Nathalie Élimas, ex-secrétaire d’État chargée de l’éducation prioritaire, puis dans celui de Jean-Michel Blanquer avant d’être sous-directeur de l’action éducative à la Dgesco, a été reconduit. Même chose pour son conseiller numérique, Cyril Colléatte, au ministère depuis 2020. Guillaume Houzel, son conseiller chargé de l’orientation, de l’enseignement professionnel et de l’apprentissage, s’était vu confier, à l’automne 2019, une mission pour « faciliter les entrées en apprentissage » par Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, et Jean-Michel Blanquer. Luc Pham, conseiller aujourd’hui chargé de la jeunesse, de l’engagement, du sport et des valeurs de la République, avait été nommé directeur académique des services de l’Éducation nationale des Landes puis des Yvelines par l’ancien ministre.

Des proches d’Emmanuel Macron entourent aussi le nouveau ministre. L’ancienne rectrice de Corse Julie Benetti, désormais conseillère sans affectation spéciale, a dirigé la commission éducation de la -campagne d’Emmanuel Macron. La conseillère spéciale, poste plus que stratégique puisque dictant la politique du ministère, Anne Rubinstein, a été pendant plus d’un an la cheffe de cabinet d’Emmanuel Macron, lorsqu’il était ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique sous François Hollande. Le chef adjoint du cabinet, Pierre-Gaël Bessière, a été en 2016 délégué général des Jeunes avec Macron avant d’entrer dans le cabinet de la ministre du Logement Emmanuelle Wargon.

Officiellement, ce sont les ministres qui choisissent leur cabinet. Mais le casting de l’entourage du ministre fraîchement nommé interroge sérieusement. « Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que ce n’est pas un nouveau ministre qui ne connaît pas son ministère qui a composé l’essentiel de son cabinet. Ce n’est évidemment pas lui qui a choisi Jean-Marc Huart ou Julie Benetti, note l’ancien conseiller spécial d’un ministre de l’Éducation nationale, qui connaît sur le bout des doigts la machinerie du ministère. On est en droit de se demander si Pap Ndiaye a les coudées franches quand son entourage reste très lié au quinquennat précédent. »

Autre indicateur : lors du remaniement gouvernemental du 4 juillet, Sarah El Haïry redevient secrétaire d’État chargée de la Jeunesse auprès du ministre de l’Éducation nationale – elle gagne aussi la charge du -Service national universel auprès du ministre des Armées, Sébastien Lecornu. Un retour au gouvernement lourd de sens, puisque la très laïque porte-parole du Modem était sur la même longueur d’onde sur le plan idéologique que Jean-Michel Blanquer, son ministre de tutelle de l’époque. Elle s’était dite « plus effrayée » par les discours intersectionnels « que par Zemmour ». À l’opposé de la pensée de Ndiaye.

Continuité

Quelle est donc la marge de manœuvre de Pap Ndiaye ? Son influence sera-t-elle réduite à de simples commentaires sur des éléments de langage ou bien y aura-t-il un changement sérieux dans la politique menée par le ministère ? Impossible de se forger une opinion définitive pour le moment. Mais un exemple significatif vient éclairer les curieux. Lundi 27 juin, le nouveau ministre a adressé par mail sa feuille de route aux enseignants. Au programme, cinq priorités : la lutte contre les inégalités sociales, les savoirs fondamentaux, le bien-être des élèves, la question écologique et la revalorisation du métier d’enseignant. Trois mois plus tôt, le 24 mars, lors du grand oral organisé par le Snes-FSU pour questionner les propositions des candidats sur l’éducation, Julie Benetti, alors représentante d’Emmanuel Macron, énonce à peu près les mêmes priorités : « Amplifier la priorité donnée aux savoirs fondamentaux », « tirer les enseignements structurels de la crise sanitaire sur l’école comme lieu de bien-être et d’épanouissement », « une politique systémique de l’orientation » et une « large concertation » censée aboutir à une augmentation des rémunérations pour les enseignants qui remplissent des missions supplémentaires – sorte de travailler plus pour gagner plus – et davantage d’autonomie pour les établissements.

Le dialogue est plus ouvert, mais pas de rupture dans la politique éducative.

Des points sur lesquels le nouveau ministre ne revient pas. La grande concertation ? Annoncée le 14 juin et mise en place « dès le mois de septembre », a-t-il indiqué lors d’un point presse à la sortie du conseil des ministres. Dans une interview au Parisien le 25 juin, Pap Ndiaye promet une revalorisation à 2 000 euros net pour tous les enseignants et une part d’augmentation supplémentaire conditionnée à «des tâches nouvelles ». Sur l’expérimentation marseillaise, il explique qu’il « faut voir comment on pourra passer de quelques écoles à tout le pays ». En bref, tout était déjà écrit avant même qu’il ne soit nommé. La situation est résumée par le premier intéressé : « Il me semble essentiel d’échapper à une alternative simpliste qui serait soit la continuité parfaite, soit le virage à 180 degrés et la rupture. Il y aura des éléments de continuité forte avec mon prédécesseur. »

La Première ministre, Élisabeth Borne, interrogée sur TF1 au soir de la formation de son premier gouvernement, avait assumé cette cohérence : « Pap Ndiaye est là parce qu’il partage avec Jean-Michel Blanquer l’objectif d’offrir à nos enfants l’excellence et l’égalité des chances. Et je pense qu’il incarne ça. Sa feuille, c’est de continuer, d’aller plus loin et de le faire avec les enseignants qui partagent ces préoccupations. »

Du côté des syndicats, on ne se berce pas d’illusions. «Sur le papier, il y a une réelle continuité, analyse Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU. Mais, dès les premiers échanges, on a senti que le ministère était plus ouvert. » Le ton a changé, loin des «torrents de reproches » et des « volées de bois vert » reçus par les organisations représentatives lors du quinquennat précédent. « On sent que le dialogue est plus ouvert, beaucoup moins autoritaire qu’avec son prédécesseur », note-t-elle. Mais il n’y aura pas de rupture dans la politique éducative : les visages sont déjà connus.

«Pap Ndiaye incarne un vécu, un parcours… Il y a une inflexion sur la méthode car les relations avec son cabinet sont plutôt bonnes, et ça nous changera peut-être d’un ministre qui entrait souvent dans les sujets par le biais des neurosciences. Mais on ne s’attend pas à ce qu’il fasse autre chose que ce qu’a annoncé Emmanuel Macron », explique Frédéric Marchand, secrétaire général de l’Unsa Éducation. Même son de cloche du côté d’Isabelle Vuillet, cosecrétaire générale de la CGT Éduc’action : « Le Président a mis ce ministre pour donner un bon signal aux enseignants. Mais il n’a pas oublié de mettre sa garde rapprochée autour. Il y aura la façade, la vitrine, les discours et puis les arbitrages… » Pour Pierre Favre, vice-président du SNE, « Pap Ndiaye, c’est un non-choix politique. Il n’y aura pas de changement. Un ministre ne doit pas être qu’un symbole ».

Influence des « sages »

Deux personnages sont également au cœur de ce cabinet. Le premier est Anastasia Iline, le second Thierry Le Goff. Les deux sont issus de l’énarchie et sont passés par la Cour des comptes, respectivement en tant que secrétaire générale adjointe et conseiller maître. Des nominations loin d’être symboliques puisque l’institution a produit récemment des rapports importants sur la politique éducative. En mai 2022, les « sages » de la rue Cambon ont publié un référé proposant l’évaluation des enseignants avec « l’évaluateur de proximité qu’est le chef d’établissement » dans le second degré.

En pleine campagne présidentielle, en décembre 2021, l’institution publiait également deux notes. La première sur l’absentéisme des enseignants, qui recommande de « donner aux chefs d’établissement de réels moyens de limiter les absences de courte durée » et d’instaurer « la possibilité de bivalence ou de polyvalence disciplinaire pour les enseignants ». La seconde dresse le constat de la faiblesse du modèle éducatif français et préconise une rémunération supplémentaire pour les enseignants qui s’investiraient « dans des missions annexes » ou l’usage plus important d’outils « comme les heures supplémentaires pour anticiper les effets d’une démographie scolaire en déclin ». Des propositions en ligne avec la politique éducative défendue par Emmanuel Macron : plus d’autonomie pour les établissements, plus de liberté pour leur chef et une revalorisation des enseignants sous condition d’un investissement « bonus » en plus de leurs heures de cours… La feuille de route est transmise par le chef. À Pap Ndiaye, intellectuel libre dans un costume bien étriqué, de l’appliquer.

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