CGT, l’épineuse question de la succession

Choix de l’héritière, critiques sur le bilan de Philippe Martinez, division sur la ligne… Le congrès qui aura lieu fin mars révèle un syndicat en proie à de profonds questionnements

Lucas Sarafian  • 1 février 2023 abonné·es
CGT, l’épineuse question de la succession
Philippe Martinez lors de la manifestation contre la réforme des retraites, le 19 janvier 2023 à Paris.
© Edouard Monfrais-Albertini / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP.

C’est son dernier combat. Aux yeux du grand public, Philippe Martinez incarne l’un des visages de l’opposition à la réforme des retraites. Durant le temps de deux présidents et sept gouvernements, le secrétaire général de la CGT a mené sept années de bagarre face aux dérives libérales.

Beaucoup pensaient qu’il continuerait. Mais coup de tonnerre au siège du syndicat, porte de Montreuil, en proche banlieue parisienne : le 31 mai 2022, devant la commission exécutive confédérale, il annonce qu’il raccroche. Par la même occasion, Philippe Martinez  désigne la candidate qu’il souhaite voir lui succéder lors du 53e congrès du syndicat en mars 2023 à Clermont-Ferrand : Marie Buisson, secrétaire générale de la fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture de la CGT.

« Je pense qu’il nous faut franchir un nouveau cap, donner un signe fort à toutes les syndiquées, toutes les militantes, en élisant pour la première fois une femme à la tête de notre organisation », lance Martinez. Léguer ce syndicat centenaire sans trouble, c’est peut-être aussi sa lutte finale.

Marie Buisson, figure d’ouverture

La tâche, cependant, est plus compliquée que prévu. Le profil de Marie Buisson ne répond pas aux critères habituels. Elle est à la tête d’une fédération de faible poids politique, à l’inverse des cheminots ou de l’énergie. Et, surtout, elle incarne la continuité de Martinez. Notamment sur un point : la stratégie d’ouverture aux autres organisations.

Buisson a d’ailleurs grandement contribué au rapprochement de la CGT avec les associations, notamment lors de la création du collectif « Plus jamais ça » en 2020. Une initiative qui a rassemblé la centrale de Montreuil, Attac, Greenpeace et Oxfam autour d’une trentaine de mesures. Parmi elles, l’arrêt des soutiens publics aux acteurs polluants. Ce qui a fait grincer des dents la puissante fédération des mines et de l’énergie.

On ne veut pas devenir une CFDT bis.

« Surtout, ça a été fait verticalement, sans aucun débat chez nous, souligne Christophe Couderc, de la fédération de la santé et de l’action sociale, critique envers la ligne Martinez. Mais il y a aussi cette tribune avec Laurent Berger… » Publié dans Le Monde en mai 2020, ce texte a été cosigné par le secrétaire général de la CFDT mais aussi la CTFC, FO, l’Unsa et la confédération syndicale allemande DGB. Saluant le plan de relance franco-allemand, il est très mal passé en interne. « Une ligne rouge a été franchie. Qu’un secrétaire général de la CGT signe un tel texte est incompréhensible, pointe Christophe Couderc. On ne veut pas devenir une CFDT bis. »

La CGT serait-elle devenue trop réformiste ? C’est en tout cas ce que sous-entend l’aile dure du syndicat, une « frange minoritaire » selon des proches de la direction. À la tête de cette fronde : Olivier Mateu, secrétaire général de l’union départementale des Bouches-du-Rhône et opposant à Marie Buisson.

Yvan Perez, l’un de ses soutiens et cosecrétaire de l’union départementale de la Haute-Savoie, dénonce comme lui « une sorte de “dérive idéologique” du syndicat : on s’inscrit trop dans le dialogue social, on défend le plein-emploi en permanence… La propagande du patronat a fini par gangrener notre organisation. Les directions successives se sont inscrites dans des lignes réformistes et non plus dans l’opposition au système capitaliste, même si, dans les mots, la CGT reste offensive et radicale ».

La crainte de la dilution

Du côté de la direction, on désamorce ces attaques. « Critiquer la direction confédérale, on peut le faire. Mais encore faut-il proposer une stratégie, autre chose que de l’incantation, répond Benoît Martin, secrétaire général de la CGT Paris. Ce n’est pas parce qu’on rencontre un ministre qu’on signe sa politique. On négocie, on fait des compromis, on obtient ce qu’on peut. Mais nous n’accompagnons pas la politique des patrons et du gouvernement. »

Plus on s’élargira, plus on pourra porter nos revendications en nombre.

Autre point de crispation : le rapprochement avec d’autres organisations syndicales. Le document d’orientation qui sera débattu lors du congrès fait état d’échanges « réguliers et déjà anciens entre la CGT et la FSU qui forment un socle solide pour avancer. Solidaires est aussi engagé dans cette réflexion unificatrice ». Fusion, fédération ou nouvelle alliance syndicale ? Contacté, le négociateur de la FSU indique que toutes les options sont sur la table. Chez Solidaires, on explique plutôt que, « si les rapprochements n’ont jamais été si forts, on n’en est pas encore au stade de la fusion ».

Au sein de la CGT, si les oppositions craignent la dilution, la direction veut pousser cette ouverture. Pour Mireille Carrot, membre de la commission exécutive confédérale, « plus on s’élargira, plus on pourra porter nos revendications en nombre ». Une question mathématique qui devrait faire parler en coulisses. 

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