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Publié le 11 décembre 2018
La fessée

La fessée

Après l'adoption à l'Assemblée nationale d'une loi visant à interdire les maltraitances éducatives ordinaires, Docteur BB revient sur la notion de « violence » et pose la question complexe de la fessée.

L’Assemblée nationale vient donc d’adopter une proposition de loi visant à interdire les maltraitances éducatives ordinaires, avec notamment une inscription dans le code civil du fait que « l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». Cette initiative législative part entre autres du constat que 85 % des parents français auraient recours à des violences dites éducatives (selon la Fondation pour l’enfance) et revendique également la volonté de clarifier la jurisprudence en termes de droit de correction, dans un souci de protection de l’enfance. Pour certains députés, il s’agit là « d’affirmer un choix de société » (Alice Thourot, LREM).

Évidemment, on ne peut que valider un projet qui va a priori dans le sens de l’intérêt des enfants – tout en soulignant d’emblée une hypocrisie certaine, quand on constate l’état de délabrement de certains services de l’Aide sociale à l’enfance du fait des restrictions budgétaires majeures au niveau départemental (j’en proposerai quelques exemples édifiants à l’occasion…). Une proposition de loi a l’avantage de ne rien coûter, et de flatter à peu de frais la bonne conscience et le narcissisme. On peut donc se targuer d’agir pour le bien-être des enfants, tout en les exposant en permanence à la violence de notre société, aux inégalités les plus agressives, à la précarité et à l’exclusion, etc. Effectivement, un vrai choix de société : les paroles plutôt que les actes. Les bons sentiments législatifs à la place de la réalité (le Défenseur des droits souligne d’ailleurs « un signal politique fort », ce que je laisse à vos libres interprétations).

Bref, passons sur cet aspect, et penchons-nous un peu sur cette affirmation : « L’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». A priori, rien à dire, on ne peut qu’être d’accord. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entend par « violence ». Et là, ça se complique….

Car, et désolé de vous l’apprendre, il y a inévitablement une part de violence dans le fait de grandir, de se socialiser, d’accepter les règles d’une vie collective, de renoncer à ses fantasmes de toute-puissance, de tolérer une part de frustration, etc.

Mais revenons aux origines : le bébé naissant à lui-même doit tout d’abord survivre, assurer son autoconservation ; or, ceci ne va pas de soi et suppose déjà la mise en œuvre d’une forme de « violence fondamentale », c’est-à-dire de revendication quasi instinctuelle à exister, à affirmer son territoire, à prélever sur l’environnement ce qui maintiendra son intégrité, non sans une certaine avidité prédatrice…

Par ailleurs, le petit d’homme est initialement complètement désarmé pour organiser et donner du sens au monde qui l’environne ainsi qu’à ce qu’il ressent. En conséquence, il se trouve dans une situation de dépendance absolue vis-à-vis des paroles et des attitudes qui vont mettre en forme ses éprouvés internes et ses perceptions de l’extérieur. De la sorte, l’enfant reçoit en permanence des messages transformés par l’interprétation que font ses parents ou son entourage de son vécu, qui s’expriment sous forme linguistique, mais aussi comportementale, affective… et qui s’imposent à lui, s’immiscent profondément et pour toujours dans son psychisme en gestation, lui font violence…

Et puis, ce petit être en devenir aura progressivement à « s’arracher » de son monde primaire, enclos sur lui-même. Il va devoir se confronter au réel, au langage, à la différence et à l’altérité, aux règles, et cela ne pourra se faire sans une forme de haine vis-à-vis de ce hors-soi qui vient constamment s’affronter à ses désirs d’omnipotence.

Comme le rappelle à ce sujet C. Castoriadis (1990), « du point de vue psychique, la fabrication sociale de l’individu est un processus historique moyennant lequel la psyché est contrainte (que ce soit doucement ou brutalement, c’est toujours d’une violence faite à sa nature propre qu’il s’agit) d’abandonner (jamais totalement, mais suffisamment quant au besoin/usage social) ses objets et son monde initiaux et d’investir des objets, un monde, des règles qui sont socialement institués ». Dans de nombreuses cultures traditionnelles, cette contrainte à l’intégration collective était d’ailleurs instituée par des rituels d’initiation, qui permettaient de figurer sous une forme à la fois symbolique et inscrite dans le corps ce passage violent vers l’être sociale. « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », nous rappelait Montaigne. Il ne s’agit évidemment pas de prôner un quelconque relativisme culturel justifiant la violence à l’égard des enfants, mais il faut aussi savoir se méfier d’une condescendance quelque peu ethnocentrée….

Quant aux parents, tout empreints de leur désir d’enfant et de leur souhait de prodiguer une éducation positive et harmonieuse à leur progéniture, ne sont-ils pas aussi traversés par une violence inévitable à l’égard de ces charmants bambins ?

Rappelons d’abord que toute mère « suffisamment bonne » est traversée par ses propres fantasmes, sa conflictualité ou son ambivalence par rapport à son désir de maternité, ainsi que par un investissement fantasmatique qui préexiste à l’arrivée de l’enfant réel ; dès lors, cet être de chair et de larmes entre parfois en collusion brutale avec l’enfant imaginaire qui l’anticipait sur un mode idéalisé. En outre, comme le rappelle Winnicott, il n’y a que trop de raisons pour une mère de haïr légitimement son bébé, cette créature incompréhensible qui vient « parasiter » son corps, son âme et envahir toutes ses préoccupations, qui la fait basculer du statut de femme et d’amante à celui de génitrice aliénée par la dépendance de son nouveau-né. Et que dire du père, qui voit ce petit d’homme l’éclipser, lui dérober sa place en accaparant l’attention exclusive de sa compagne (et réciproquement, les pôles paternel et maternel n’étant que des abstractions plus ou moins réparties entre les parents) …

De surcroit, les enfants ont la fâcheuse tendance de « réveiller » en nous, adultes civilisés et lénifiés, des affects, des fantasmes, qui restaient jusque-là bien enfouis et refoulés. Ils nous bousculent, nous éprouvent, en nous renvoyant à des traces mal digérées de notre propre enfance, viennent titiller nos cicatrices existentielles. Ils nous mettent à nu, semblent nous scruter de l’intérieur, dans un rapport de corps à corps, de pure émotionnalité, en deçà des mots.

Alors, ça peut chambouler, ça peut désarçonner et faire ressurgir de drôles de trucs…ça fait violence en tout cas. Et à certains moments, on ne sait pas trop comment les gérer ces impulsions qui rugissent à l’intérieur.

Tant mieux ; car, n’en déplaise à certains, c’est vraiment cela la chair de la parentalité. De la grâce et de la pesanteur, des mouvements de tendresse puis d’exaspération, de l’irrationnel, de la mémoire, des relents et du drame. À travers une volonté par trop normative et politiquement correcte, ne prendrait-on alors pas le risque de « déconflictualiser », d’aseptiser les modalités interactionnelles entre les parents et leurs enfants, sous prétexte de les protéger ?

De mon point de vue, l’écueil est le suivant : ne plus pouvoir différencier la « violence » inhérente à tout processus de socialisation – qui devrait être la finalité de toute démarche éducative – d’une violence destructrice à même de saper les bases de développement d’un enfant. En pratique, il s’agirait là d’un amalgame entre la nécessité de poser des limites, verbale-ment et parfois corporellement – je développerai – et le désir systématique, éventuellement inconscient, de rabaisser, d’humilier, ou en tout cas d’utiliser l’enfant comme réceptacle de sa propre agressivité intérieure.

De fait, la démarche législative ne vient-elle pas brouiller les repères entre la responsabilité des parents et le droit des enfants ? Ce discours bienveillant n’aurait-il pas tendance à « horizontaliser » le lien entre les générations ? L’enfer peut être pavé de bonnes intentions…

Exemple concret : ma fille, 6 ans, écoutant une tribune radiophonique à ce sujet : « Tu entends papa, tu n’as plus le droit me crier dessus ». Oui, je le confesse, cela m’arrive – et mince, on lui donne des arguments pour saper mon autorité… Et tant qu’à être dans une séquence confession, je reconnais publiquement ma culpabilité : mes enfants ont déjà reçu quelques fessées, en des occasions bien particulières, qui se comptent à peine sur les doigts d’une main (pour les deux). Ouf, c’est dit, je suis prêt à être condamné et exposé à l’opprobre publique.

Alors bon, il faut quand même préciser : qu’entends-je par fessée ? Une tape administrée sur le postérieur (là où c’est rembourré) ayant comme finalité de marquer une limite sans véritable douleur physique, dans un contexte où, en tant que père, j’ai pu me sentir impuissant, débordé, etc., avec cependant l’impératif de poser un acte. C’est avant tout le dépassement de ma propre limite que j’ai été ainsi amené à signifier, l’épuisement des mots, et ma propre insuffisance émotionnelle, à un instant bien particulier. Car ici, c’est le caractère exceptionnel qui fait sens, pour le parent et pour l’enfant. Car on n’a pas toujours la disponibilité – cela peut venir de nous comme des circonstances – qui permettrait éventuellement de « contenir » un dépassement par une intervention réfléchie et apaisée, par une autorité évidente. Parfois, en tant que parent, c’est presque une forme d’instinct qui resurgit et qui s’impose : « là, il faut réagir tout de suite, et marquer une différence de place, affirmer qui doit décider et imposer une certaine puissance ». 

Voici une illustration très concrète : ma fille et moi sur le trottoir. Elle tente une première « excursion » sur la route. Je la réprimande, et lui explique. À cet instant, un sourire de défi s’immisce sur son visage, et elle se précipite à nouveau, au moment même, évidemment, où une voiture surgit. Ni une, ni deux, je l’attrape et lui administre une fessée (murmures d’indignation)… Je peux vous assurer que, si elle a pleuré à ce moment, ce n’est pas par douleur physique, mais parce qu’elle avait réalisé, du fait de mon geste inhabituel, de la gravité de sa transgression. Ce que j’ai signifié par cet acte revenait à cela : tu es allée tellement loin, que je n’ai pas réussi à réagir autrement, tu as franchi une limite grave. Les paroles sont venues après, une fois la colère et la peur mises de côté. Mais les mots étaient essentiellement là pour me rassurer ; l’essentiel avait été dit autrement. Et je peux vous confirmer qu’elle n’a jamais recommencé et que, si c’était à refaire, je n’hésiterais pas – comme si j’avais eu le choix… –, même si je n’en suis pas fier.

Un autre message peut se dégager d’une telle situation, et pour le parent, et pour l’enfant : « En tant que père, j’ai parfois mes défaillances, mes seuils ; je ne réagis pas parfaitement à tout, je suis humain, maladroit, traversé par de l’émoi, et mes actes peuvent être en contra-diction avec mes affirmations. Cependant, j’ai un engagement envers toi, et je suis prêt à le tenir en dépit de mes propres déchirements : je te protégerai et je te permettrai de devenir une personne, à nos corps défendant. »

En consultations, je reçois de plus en plus d’enfants rongés par l’angoisse vis-à-vis de leurs propres fantasmes de toute-puissance qui ne trouvent plus de digues dans la réalité. Tout dans leur conduite sollicite une limite, un interdit, une redistribution plus verticalisée des places et des responsabilités. Dans ces configurations, les parents sont souvent sidérés, ayant le sentiment qu’ils deviennent de mauvais éducateurs dès qu’ils énoncent un refus, dès qu’ils signifient leur désaccord, et a fortiori s’ils se sentent en colère ou s’ils sortent de leurs gonds de manière agressive. Il faudrait donc éviter tout conflit, toute autorité « abusive », ne pas frustrer, ne jamais crier ou déborder. Toujours aller dans le sens de l’enfant pour éviter de lui faire du mal. Résultat paradoxal de cette forme de séduction : de la confusion, de la détresse, des difficultés de plus en plus importantes pour s’adapter à l’altérité, à la vie sociale ; une forme de maltraitance en creux – parée des meilleures intentions du monde. Alors, voilà un aphorisme que je propose souvent aux parents : « le non est une preuve d’amour bien plus importante que le oui »… 

Ainsi, soutenir des familles en difficulté dans leur positionnement parental ne consiste pas à les accabler en brandissant le droit des enfants, mais au contraire à les aider à retrouver une certaine légitimité, à se réapproprier leur place, à donner du sens à leurs interventions. À accepter qu’à l’occasion, ils peuvent « se planter », mais que ce n’est pas une fessée qui empêchera leur enfant de grandir et de s’épanouir, tant qu’un tel acte ne devient pas une méthode éducative. Et qu’une absence de présence incarnée, de conflits, de corps et d’obstruction, est parfois plus traumatisante sur le long terme qu’une limitation posée de manière un peu trop ferme. Quant aux cas avérés de maltraitance, nous les repérons et nous intervenons, sans atermoiements – mais souvent sans illusion… Car il faudrait par ailleurs que les moyens soient là pour protéger véritablement les enfants en danger, au niveau de la justice, des dispositifs éducatifs ou médicaux, de l’accompagnement aux familles, etc. Avant d’interdire, sachons prévenir, et agir. 

De surcroit, il est toujours plus facile d’éviter le recours à la violence, quand on possède des conditions sociales privilégiées : espaces d’habitation permettant de s’isoler, intervention de tiers nombreux et disponibles auprès des enfants, connaissance incorporées des normes sociales, moyens symboliques de détournement de l’agressivité, etc. Par contre, il est parfois plus difficile d’éviter les menaces et les châtiments lorsque l’on vit à plusieurs dans une même pièce mal isolée, dans la promiscuité et l’insécurité, lorsque l’on ne maîtrise par les codes de conduites de la culture dominante et lorsque que l’on subit soi-même humiliations et rejets au quotidien…

Alors chers politiciens, on ne peut que vous soutenir lorsque vous souhaitez prendre la défense des enfants. Mais pour cela, peut-être faut-il avant tout soutenir les parents, leur prodiguer des conditions d’existence digne, leur permettre d’avoir des temps de qualité en famille, sans être épuisés ou déprimés. S’assurer qu’il puisse avoir des espaces de vie décents, des temps partagés…Eviter la maltraitance des enfants, c’est déjà prévenir la maltraitance sociale que subisse les familles. Là, on pourra adhérer sans équivoque à ce projet de société.


photo : LOIC VENANCE / AFP

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