68 en toutes lettres

L’éditrice Catherine Flohic a demandé à des écrivains ayant vécu Mai 68 de revenir sur l’événement pour tenter d’en discerner les répercussions sur l’univers littéraire. Résultat : un livre collectif passionnant.

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Illustration - 68 en toutes lettres
L'occupation de l'hôtel Massa, siège de la Société des gens de lettres, le 21 mai 1968. / DR

Et la littérature ? Mai 68 ne fut certes pas un événement littéraire – peu d’œuvres l’ont immédiatement pris pour objet, et celles-là sont sans postérité – mais quid de ses répercussions en la matière ? Peut-on imaginer que les écrivains aient traversé Mai 68 sans être nullement touchés dans leur écriture, leur imaginaire, leurs visées esthétiques et/ou politiques ? Alors, quels en sont la marque et l’héritage sur les lettres françaises ?

C’est la question posée par Catherine Flohic, responsable des éditions Argol, à l’origine du livre collectif Écrire, Mai 68. Pour y répondre, elle a sollicité « des écrivains et des poètes, témoins ou acteurs des “événements”, pour revenir sur les histoires multiples des expériences littéraires de 68 ». Elle a aussi demandé à Dominique Viart, professeur de littérature et fin connaisseur des écrivains d’aujourd’hui, et à Boris Gobille, chercheur en science politique, d’apporter leurs lu­mières. Enfin, Catherine Flohic a introduit dans la danse un écrivain plus jeune, Emmanuel Adely. L’ensemble donne un livre foisonnant et protéiforme, chacun ayant répondu à la commande de la manière qu’il souhaitait, les uns optant pour le poème ou le récit, les autres pour l’analyse, voire l’image…

Mais qui sont ces « témoins ou acteurs » réunis ici ? Des écrivains des « avant-gardes », c’est-à-dire ceux qui se trouvaient concernés au premier chef par les enjeux esthétiques et politiques que Mai 68 est venu bousculer et renouveler. Il y a bien sûr les animateurs des revues littéraires les plus bouillonnantes de l’époque, Henri Deluy (d’ Action poétique , qui existe encore), Jean-Claude Montel (de Change ), Philippe Sollers (de Tel Quel ), Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton (de Manteia ), ou encore Christian Prigent et Pierre Le Pillouër (de TXT , créée en 1969). Mais aussi Jean-Pierre Faye, Hubert Lucot, Jean-Paul Michel, Paul Louis Rossi, le nouveau romancier Michel Butor, Bernard Noël, le situationniste Raoul Vaneigem. Ou ceux qui étaient en province, Annie Ernaux, Jean-Claude Pinson, ou bien en usine, comme Leslie Kaplan…

Au total, ils sont plus de trente . Des poètes, en majorité. On ne s’en étonnera guère. Comme le souligne Dominique Viart, Mai relève moins d’une narration (qui exige du temps) que d’une irruption. D’où une meilleure perception du côté de la poésie, plus immédiatement sensible à la frénésie de la parole libérée et à la véhémence fantasque des slogans, rappelant la verve surréaliste. Pour la prose, l’infusion prendra dix ou quinze ans, avec, en plus du renouveau du polar, le retour du sujet, de l’Histoire et du social dans une littérature qui, pour autant, ne rejette pas les avancées théoriques des années 1960 et 1970.

À lire les contributions d’ Écrire, Mai 68 , on ­s’amuse à voir revenir, comme un leitmotiv, un fait d’armes auquel plusieurs des écrivains ici présents ont participé : l’occupation de l’hôtel Massa, le siège de la Société des gens de lettres. « Vieille bâtisse au fond d’un vaste jardin protégé de hauts murs où quelques secrétaires mal payées étaient censées s’occuper des droits d’auteur et de leur répartition », écrit Jean-Claude Montel, qui s’interroge : « Maigre symbole ou simple prétexte pour nous inscrire dans le mouvement général ? » Et, certes, ­l’évocation de cet abordage est souvent l’occasion d’une ironie douce. Il n’empêche. C’est là, en présence de Blanchot, Sarraute ou Duras, qu’ils créent l’Union des écrivains (en référence à l’Union des écrivains de Prague défiant alors le pouvoir tchèque), qui va se colleter à deux questions essentielles, comme le rappelle Boris Gobille : d’une part, le statut de l’écrivain en tant que « travailleur », autrement dit sa situation matérielle, trop souvent déniée au profit d’une vision romantique, que venait justement saper l’esprit critique de Mai ; d’autre part, les rapports de la langue et du réel, et plus précisément le pouvoir de transformation sociale des mots et des formes. Autant de questions qui ont ouvert des possibles et offert « la perspective d’une rupture avec le donné de la littérature », note Gobille.

Écrire, Mai 68 n’est pas un livre de nostalgie. Encore moins de regret – « On ne devrait jamais avoir honte d’avoir voulu changer l’insupportable ordre politique du monde. Encore moins d’avoir pour ce faire cherché les moyens intellectuels efficaces et tenté des expériences artistiques formellement risquées et éthiquement désintéressées » (Christian Prigent). Mais il est clair qu’émane de la plupart de ces textes le sentiment qu’une parenthèse enchantée s’est définitivement refermée, qu’un monde a basculé – « La seule décennie d’espérance, de liesse, que le XXe siècle ait comptée est terminée. L’automne de l’après a commencé » (Pierre Bergounioux). Pourtant, « les thèmes de Mai 68 sont encore vivaces , écrit Hubert Lucot, refus de la consommation, de l’autoritarisme, du néocolonialisme ». « Ce sont ceux du courant nommé altermondialiste », ajoute-t-il. À sa manière, Écrire, Mai 68 est aussi un livre de combat.


Écrire, Mai 68 , collectif, Argol, 300 p., 19 euros.

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