Le bayrouisme est un lepénisme

Sous couvert de sagesse, François Bayrou orchestre une stratégie d’immobilisme utile – pour lui. En coulisses, un pacte tacite avec le Rassemblement national se dessine. Plus qu’un blocage politique : un système de survie mutuelle où chacun gagne du temps, sauf le pays.

Pierre Jacquemain  • 1 juillet 2025
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Le bayrouisme est un lepénisme
Le Premier ministre français François Bayrou assiste à une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, à Paris, le 20 mai 2025.
© JULIEN DE ROSA / AFP

Il y a des stratégies politiques qui se revendiquent du panache, de la hauteur de vue, du sens de l’État. Et puis il y a celles qui, plus discrètement, consistent à attendre, reculer, temporiser – tout cela en se drapant dans une posture de stabilité nécessaire. François Bayrou incarne à la perfection cette seconde école : celle de l’immobilisme déguisé en sagesse, celle du jeu d’attente maquillé en vertu républicaine.

Depuis la dissolution surprise qui a secoué l’Assemblée nationale, le premier ministre, président du Modem et maire de Pau, s’applique à ne rien décider, à ne rien trancher, à étirer le calendrier – non pas pour l’intérêt général, mais pour lui-même. Car à quoi sert ce temps gagné, sinon à préserver François Bayrou ?

Jeu trouble

Ce n’est pas un agenda national qui se dessine, mais un horizon personnel : rester l’ultime pivot d’un centre vidé de sa substance, être celui que l’on consulte, que l’on ménage, que l’on attend. Une stratégie de longévité plus que de clarté, avec pour unique colonne vertébrale le refus de choisir, sauf quand il s’agit de choisir de ne rien faire.

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Dans le même temps, le paysage politique s’organise. Le Parti socialiste, en rupture avec ses ambiguïtés récentes, affiche désormais sa volonté de censurer le premier ministre. Ce positionnement redonne paradoxalement un rôle central au Rassemblement national (RN), seul capable par ses voix de faire ou défaire l’exécutif. Mais voilà : Bayrou reste en place. Cet artifice est rendu possible parce qu’en coulisses, un jeu trouble se dessine entre lui et le RN. En perspective, un probable accord sur la proportionnelle que Bayrou défend depuis longtemps, et que le RN soutient tant il y voit un tremplin électoral.

En échange, le RN pourrait choisir l’abstention lors du vote du budget à l’automne, permettant à Bayrou et à son gouvernement d’éviter la chute. Mais voilà le Rassemblement national pris dans un dilemme corrosif. Son électorat ne comprend pas que Marine Le Pen ménage François Bayrou, qu’elle repousse la motion de censure, qu’elle semble temporiser quand l’heure serait au renversement. Un accord politique fait de chantage croisé, où les convictions passent après les équilibres d’appareil.

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Parce qu’il fut un temps pas si lointain où le RN censurait un gouvernement pour bien moins que cela. Michel Barnier, à l’époque, avait vu sa tête mise à prix pour un désaccord sur les retraites. Aujourd’hui, un accord sur ces mêmes retraites prévoit de financer quelques avancées négociées par la CFDT dans le conclave avorté, par une sous-indexation des pensions.

Qui, au RN, défendait cela hier ? Qui peut l’accepter aujourd’hui sans renier ses promesses ? Le RN semble avoir reculé sur bien des points. Comme pour se normaliser, croit-il.

Si Bayrou devait sa place à Le Pen, la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale pourrait bien devoir à Bayrou son maintien dans le jeu politique.

Des différences idéologiques devenues cosmétiques

Plus il se rapproche du pouvoir, plus il épouse les logiques qu’il dénonçait. Et dans cet effacement progressif, une autre recomposition se dessine : la droite gouvernementale elle aussi – avec à sa tête Bayrou, et ses complices de l’Intérieur ou de la Justice  –, se rapproche dangereusement du RN. Dans certaines villes, on n’hésite plus à évoquer des alliances pour les municipales.

Faut-il alors s’étonner que l’hypothèse d’une coalition pour des législatives anticipées devienne imaginable ? Entre Bayrou, Retailleau, Ciotti, Le Pen, parfois même Attal, les différences idéologiques sont devenues cosmétiques.

Enfin, si Bayrou devait sa place à Le Pen, la présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale pourrait bien devoir à Bayrou son maintien dans le jeu politique. Parce qu’une censure, même si elle n’a rien d’automatique, pourrait entraîner une dissolution. Le cas échéant, compte tenu de sa condamnation dans le procès des assistants parlementaires européens, Marine Le Pen ne pourrait pas se présenter aux législatives.

Jordan Bardella, comme il l’a déjà annoncé, ferait son entrée au Palais Bourbon, confirmant ainsi sa montée en puissance et la perspective d’un duel interne à terme. Le calcul de Marine Le Pen deviendrait dès lors, très personnel – préférant préserver le statu quo plutôt que risquer d’être évincée par son propre dauphin.

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On pourrait en rire si ce n’était pas aussi sinistre. La France se retrouve prise en otage d’un pacte informel entre un centriste qui ne veut pas lâcher sa place, une extrême droite qui ne veut pas prendre de risques, et une droite classique qui ne veut plus choisir.

L’immobilisme de Bayrou n’est pas une faiblesse, c’est la condition même de ce système bancal. Et tant que tout ce petit monde y trouve son compte, rien ne bougera. Le pire, dans tout cela, c’est que ça fonctionne. Bayrou tient bon. Marine Le Pen reste en piste. Bardella attend son heure. La France, elle, continue de tourner en rond. Quant à la gauche…

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