Le Kosovo rongé par les pollutions

Depuis neuf ans, l’administration des Nations unies et l’Europe n’ont ni réussi ni même tenté de résoudre les problèmes d’environnement qui tuent des Kosovars et détruisent les milieux naturels. Reportage.

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Entre les rivières noirâtres ou couvertes de plastique, les amoncellements hallucinants de vieilles voitures, les ordures rarement ramassées, la terre agricole rongée par les constructions anarchiques, les installations industrielles abandonnées, les importations illégales de produits toxiques, les coupes sauvages de bois dans les réserves et parcs qui ne sont protégés que sur le papier, l’écologiste a de quoi s’alarmer quand il parcourt les 10 800 kilomètres carrés du Kosovo. Surtout quand il revient tous les soirs dans la capitale, Pristina, régulièrement recouverte d’un nuage de pollution émis par les deux centrales thermiques qui, à quelques kilomètres, produisent, tant bien que mal, l’électricité pour l’ensemble du pays en intoxiquant aussi lentement que sûrement les 500 000 habitants de Pristina. Tout comme sont intoxiqués les 20 000 habitants d’Obiliq, ce faubourg de la capitale, exposés en permanence à la poussière jaune et grise des centrales.

Illustration - Le Kosovo rongé par les pollutions
Les centrales thermiques polluent en permanence Pristina et ses environs. Claude-Marie Vadrot

Dans les cheminées de Kosovo A et B, d’une puissance totale de 1 500 mégawatts, brûle en permanence un lignite extrait sur place. Un mauvais charbon dont la combustion disperse en permanence du dioxyde de soufre, du dioxyde d’azote, des poussières et des dérivés d’arsenic. Sans oublier, chaque jour, 1 590 tonnes de CO2, 1,6 tonne de méthane et 1,2 tonne d’azote 1. Pour les poussières, la quantité est telle qu’elle est comptabilisée à l’heure : 23 tonnes. Un taux 74 fois supérieur aux normes européennes. À cette pollution atmosphérique redoutable s’ajoutent le strontium, le baryum, le manganèse, l’arsenic et quelques autres composés chimiques qui s’écoulent lentement dans les nappes phréatiques et une rivière depuis les dépôts de cendres de combustion et des terrils d’extraction du lignite, dont il reste environ 10 millions de tonnes à exploiter et à brûler. D’après un rapport du ministère de l’Environnement qui date déjà de quatre ans, dans la zone des deux centrales, la pollution est responsable de 63 % des cas de mortalité infantile et de 48 % des cas d’enfants mort-nés. Le taux de cancers du poumon est supérieur de 26 % à la normale, celui des bronchites et autres affections respiratoires comme l’asthme est supérieur de 54 % par rapport aux zones rurales qui ne possèdent pas leur propre source de pollution de l’air, c’est-à-dire essentiellement des centrales à béton et à bitume, dispersées un peu partout le long des routes. Tous les travailleurs des centrales et de la mine, sans exception, souffrent d’une affection respiratoire plus ou moins grave. Il n’existe pas d’étude spécifique pour la zone de la capitale, où tout le monde tousse le soir quand il n’y a pas de vent, l’hiver étant la période la plus difficile. Faute de filtres en état de marche dans les installations industrielles.

La rivière Sitnica est noire ou bouillante, ou, souvent, les deux à la fois, à la sortie des installations chimiques et de l’usine Coca-Cola de Lipjan, à une quinzaine de kilomètres au sud de Pristina. Déjà dépourvue de vie, elle se charge encore de produits chimiques en traversant Obiliq, sa mine et ses centrales. Sans oublier les eaux des égouts. Lesquelles, partout dans le pays, se déversent sans traitement dans le milieu naturel et les cours d’eau. Y compris ceux dans lesquels, il y a dix ans, au cœur de la plaine de Drenica, on pouvait pêcher la truite. Guère surprenant que, dans ces rivières transformées en collecteurs d’eaux usées et résidus chimiques, les Kosovars n’hésitent pas à jeter toutes leurs ordures. Ils mettent tout dans des jolis sacs bleus et, hop !, ils les balancent dans la rivière, car il n’existe pas d’autre solution. Ainsi, par exemple, dès que la Bistrica , le torrent qui dévale les montagnes du Monténégro, pénètre dans Pécs, à l’est du Kosovo, il se transforme en poubelle immonde. Dans les villes, de Podujevo à Pristina, mais aussi à la sortie des villages, les immondices stagnent ou brûlent pendant des jours car ils sont rarement ramassés. Les renards, les chiens et même les vaches ne parviennent pas à tout manger…

Et le Kosovo est également devenu le plus gigantesque cimetière de voitures et de camions d’Europe : une trentaine de milliers de véhicules, dont les fluides s’écoulent dans les nappes d’eau et les rivières, sont entassés le long des routes, les petites comme les nationales. Une partie des voitures qui roulent, mal réglées et fonctionnant avec une essence aussi chère que médiocre, ou au gazole, contribuent à la pollution atmosphérique. Laquelle est aggravée à chaque fois, c’est-à-dire tous les jours, que la fourniture d’électricité est interrompue, ce qui entraîne la mise en route de dizaines de milliers de petits et gros groupes électrogènes, crachant fumées et poussières. Ces installations sont réservées aux bâtiments officiels, aux immeubles des Nations unies, aux hôtels, aux restaurants, aux commerces et à ceux qui ont les moyens d’acheter ces engins et d’y mettre du carburant. Pour le chauffage de l’hiver, qui est rude, on utilise le lignite polluant et le bois coupé clandestinement dans les forêts protégées ou, par exemple, dans le parc national de Batlava.
La pollution du pays ne se limite malheureusement pas à ces seuls exemples. Et, en neuf ans d’administration internationale, ni les Nations unies, ni l’Europe, ni le gouvernement local, maintenant indépendant, n’ont réussi à préserver l’environnement au Kosovo. Faute de volonté. Ce n’est pas une priorité. Résultat : le pays est dans un état plus désastreux qu’il ne l’était dans les années 1990, du temps de la domination des Serbes, qui n’avaient pourtant pas la réputation de se préoccuper énormément de ces questions.


  1. Une partie de ces chiffres sont extraits du mémoire de maîtrise État et perception de l'environnement autour des centrales thermiques au Kosovo, soutenu au département de géographie et d’écologie de Paris-VIII par Zgjim Halimi, étudiant kosovar. 


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