La faculté de protester

La mobilisation contre la réforme universitaire proposée par le gouvernement prend de l’ampleur.
Rencontre avec des étudiants-chercheurs qui témoignent des menaces qui pèsent sur leur statut.

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Illustration - La faculté de protester Le corps universitaire est sous le choc. La cause : la réforme du décret de 1984 régissant le statut des enseignants chercheurs (EC). Cette réforme prévoyant de diminuer la charge d’enseignement des EC jugés les plus performants en matière de recherche, sur des critères unanimement contestés, mobilise de manière inédite dans un milieu réputé individualiste et peu politisé. Pour une fois, le mouvement est parti des enseignants : réunis en coordination nationale des universités depuis le 22 janvier, en grève illimitée depuis le 2 février, ils sont actuellement rejoints par les étudiants. Sauf l’appel de la Sorbonne, lancé le 9 février, par 9 présidents et vice-présidents d’université, ils ont reçu peu de soutiens de leur hiérarchie.

Quatre présidents, dont le généticien Axel Kahn, se sont prononcés (le Monde du 30 janvier) pour une réforme du statut de 1984, dépassé, selon eux, parce qu’il ne prend plus en compte l’ensemble des activités assurées par les EC : recherche, enseignement et pilotage. Ils ont néanmoins rejeté le texte de Valérie Pécresse, qui peut « donner à penser qu’un mauvais chercheur est un bon enseignant » et présente l’enseignement « comme une punition ».
Le 7 février, sur une chaîne de radio, Axel Kahn a même invité Nicolas Sarkozy à retirer la réforme, « mal emmanchée » et assortie de suppressions de postes. Ce que l’éminent généticien – heureux président de Paris-V, faculté renflouée par le Plan campus – a omis de signaler, c’est que ce décret n’était que l’une des conséquences de la Loi sur l’autonomie des universités (LRU), dont découlent la controversée masterisation, la fin du caractère national des diplômes, le démantèlement des organismes publics de recherche, l’externalisation de certains personnels…
En outre, cette loi s’inscrit dans le processus de Bologne, qui porte atteinte aux services publics de l’enseignement supérieur partout en Europe. S’ils obtiennent gain de cause pour le retrait de ce décret, les universitaires sauront-ils, ensuite, regarder au-delà du statut des EC ?

« Vers un système à l’anglo-saxonne ? »

Anaïs, 31 ans, enseignante-chercheuse stagiaire en biologie à Paris-V.

Bien qu’elle inclue une revalorisation des salaires, la réforme du statut des EC m’inquiète. Mais j’hésite à faire grève : en tant qu’EC stagiaire, je dois donner 192 heures de cours dans l’année, sans quoi on peut me refuser ma future titularisation. Et quid des étudiants ? Avant d’obtenir ce poste, j’ai été un an au chômage après deux post-doctorats : un de deux ans en Angleterre, et l’autre d’un an et demi à Paris. La réforme nous conduit vers un système à l’anglo-saxonne. En Angleterre, la notion d’« impact factor » est très prégnante. Cette idée selon laquelle il faut évaluer les performances des chercheurs selon leur « impact » (mesuré via des publications dans des revues plus ou moins cotées : par exemple 26 ou 30 pour Science ou Nature ; 0,7 pour une petite revue française comme Parasite) y est poussée à son comble : l’Imperial College à Londres établit un barème en dessous duquel l’équipe de recherche est dissoute ! Est-ce ce qui nous attend ? Sans compter la concurrence que la réforme accroît entre les EC et les chercheurs Inserm et CNRS : nous sommes déjà évalués, pourquoi exiger de nous autant de résultats que des chercheurs à temps plein ? L’importance de l’enseignement doit être reconsidérée !

« Un chercheur performant mais pas un bon enseignant ? »

François, 43 ans, enseignant-chercheur en mécanique à Paris-VI.

Je suis EC depuis plus de dix ans, considéré comme « non-publiant » : je n’édite pas d’articles dans des revues assez reconnues, notamment parce que je me consacre davantage à mes activités liées à l’enseignement. Certains parviennent à mener les deux de front tout en étant des chercheurs « performants ». Moi pas. La réforme du statut prévoit de renforcer notre évaluation. Mais comment et par qui seront évaluées les « performances » respectives de l’enseignant et du chercheur ? Faut-il être un chercheur performant mais pas forcément un bon enseignant ? Il y a des points positifs dans la réforme, comme la prise en compte d’activités jusqu’alors pas ou trop peu considérées : journées portes ouvertes, orientation des étudiants, surveillance d’examens, fabrication de plaquettes de diplômes, permanence de laboratoire, secrétariat… Mais la modulation des services, soit la répartition des tâches, est le point le plus épineux du texte.
Autre problème : le manque de mobilisation. L’université est un milieu hypercompétitif et peu politisé, où règne l’individualisme. On a tous accepté les règles de ce système pervers en l’intégrant. Et je rappelle que le premier à avoir écorné le statut d’EC est Lionel Jospin, qui a augmenté la charge d’enseignement. Aujourd’hui, on doit choisir entre faire son métier d’enseignant a minima pour rendre sa recherche compétitive, ou négliger sa carrière en s’investissant dans les tâches administratives et pédagogiques. On renforce donc la concurrence entre les individus mais aussi entre les tâches ! Au détriment des étudiants.

« Remettre en cause la LRU »

Ralph, 32 ans, chargé de cours de psychologie sociale à l’Université de Bretagne occidentale.

On nous appelle les « turbos profs » parce qu’on passe notre vie à courir entre facs, laboratoires et domicile… Je suis chargé de cours de psychologie sociale à l’Université de Bretagne occidentale (UBO), mon laboratoire de rattachement se trouve à Paris X-Nanterre, mais je n’y travaille plus. Trois ans thésard et allocataire-moniteur, un an au chômage, attaché temporaire d’enseignement et de recherche (Ater) à Grenoble puis à Lyon avant d’arriver à l’UBO, je n’ai pratiquement jamais donné le même cours deux ans de suite. Un Ater à mi-temps est payé 1 200 euros net et n’est pas défrayé pour ses déplacements. Les chargés de cours sont payés 35 euros l’heure de cours. Nous assurons aussi une somme exponentielle de tâches administratives et d’accompagnement des étudiants, non payées.

Les conditions minimales d’exercice de la recherche et de l’enseignement ne sont plus réunies pour les précaires et une majorité des statutaires. La réforme du statut d’EC n’est qu’un des problèmes auxquels s’ajoute la fin du caractère national des diplômes, le démantèlement des organismes de recherche, la masterisation (fusion non préparée des diplômes d’enseignement incluant la disparition des IUFM formant les professeurs des écoles), et la fusion des grandes écoles et des universités… À l’UBO, de nombreux diplômes vont disparaître faute d’EC suffisamment « publiants ». Cette tendance va s’accentuer : en province, on n’aura plus que des petites facs n’assurant que des premiers cycles. Pour poursuivre ses études, il faudra se rendre dans de grands pôles universitaires (Paris, Lyon, Marseille), réservés aux étudiants qui en auront les moyens.
Derrière le décret sur le statut des EC, c’est la LRU qu’il faut remettre en cause ! Car, si ce décret est reporté, les universités autonomes pourront instaurer la modulation des services chez elles, et étendre le principe d’inégalité des formations… En outre, la LRU est un avatar du processus de Bologne, engagement pour construire un espace européen de l’enseignement supérieur avant 2010, qui impose la même logique de destruction des services publics partout dans l’Union.

« Menaces sur le dernier “vrai” diplôme national et les Biatoss »

Françoise, 52 ans, chef du département informatique à l’Institut universitaire de technologie (IUT) de Paris-XIII-Villetaneuse.

Les diplômes universitaires de technologie (DUT) sont les derniers « vrais » diplômes nationaux. Cette spécificité des IUT est menacée par la loi LRU et le nouveau mode d’attribution des moyens, le mal nommé « Sympa » (système de répartition des moyens à la performance et à l’activité), qui ne prend pas en compte le nombre d’heures de nos formations professionnalisantes. Résultat : les IUT vont se retrouver avec des dotations de fonctionnement en baisse de 20 à 40 % ! Par ailleurs, du fait de la LRU, les Biatoss (bibliothécaires, ingénieurs, administratifs, techniciens, ouvriers de service et de santé) sont menacés par l’externalisation de certains services et des suppressions de postes entraînant l’embauche de contractuels.

« Même Dauphine s’oppose à la réforme ! »

Philippe, 40 ans, maître de conférences en sociologie à l’université Paris-Dauphine.

Dauphine se mobilise depuis la mi-décembre. Du jamais vu depuis trente ans ! C’est dire si la réforme du décret sur le statut des EC secoue, au-delà des clivages politiques et entre disciplines. Une pétition circule, qui a recueilli 140 signatures sur 300 enseignants. Pas si mal pour cette fac déjà autonome qui, notamment, sélectionne ses étudiants. Nous redoutons que le décret accentue cette particularité et la transforme en une « business school ». Le risque d’une sortie des diplômes nationaux est préoccupant. Idem pour le statut des EC : la modulation des services va, à budget constant, augmenter la charge d’enseignement du plus grand nombre. Et ce, dans le pur arbitraire des présidents d’université, aux pouvoirs renforcés par la LRU. Le désengagement de l’État risque aussi de favoriser la recherche de fonds privés. Tout cela permettant de justifier une augmentation des droits d’inscription.

Au nom de l’autonomie des universités, les EC risquent de perdre leur autonomie d’universitaires. La LRU a été votée en août sans concertation. Lutter contre les décrets de cette loi pourrait permettre de rouvrir un débat volé !


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