L’expert et le citoyen, couple conflictuel

Quelque deux cents personnes ont participé samedi à notre colloque « Science et démocratie »*, salle Jean-Dame à Paris. Des scientifiques,
des politiques et des journalistes ont débattu des notions de vérité et de doute, et revendiqué une indépendance sans cesse menacée.

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« Les climato-sceptiques sont-ils des lanceurs d’alerte ? »  Rien de plus normal que d’ouvrir ce colloque « Science et démocratie » par cette interrogation à l’heure où les auteurs d’une tribune publiée en juin 2009 dans Politis viennent de recevoir une ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel dans l’affaire qui les oppose à Claude Allègre, chef de file médiatique des climato-sceptiques. Devant quelque deux cents personnes, le sociologue Francis Chateauraynaud, père du concept de « lanceur d’alerte », ouvre le bal. « Le lanceur d’alerte est celui qui apporte un élément nouveau, pour convaincre de ce que les autres ne voient pas. Il a l’éthique de passer la parole, puisque l’alerte doit être reprise et amplifiée. Alors que l’alerte est un processus qui construit une réalité, les climato-sceptiques, eux, déconstruisent, sans apporter d’éléments nouveaux au débat. Ce sont des négateurs qui tentent une contre-alerte sur l’alerte climat. » Une imposture qui a au moins le mérite de soulever le débat sur les limites et les dévoiements du doute.


Retrouvez les meilleurs moments du colloque « La science face à la démocratie » en vidéo.


« D’où part-on pour douter ? » interroge Francis Chateauraynaud, entraînant la salle sur les pas du philosophe Ludwig Wittgenstein, qui écrivait :  « Les questions que nous posons et nos doutes reposent sur le fait que certaines propositions sont soustraites au doute – sont, pour ainsi dire, comme des gonds sur lesquels tournent nos questions et nos doutes. » L’économie du doute s’appuie sur un socle stable. C’est la condition même de la controverse, qui suppose de la part de chacun l’explicitation de ses appuis, ressorts et techniques. À l’inverse, la polémique dévoie la notion de doute pour anéantir toute certitude. Ce que Benjamin Dessus, président de l’association Global Chance, exprime autrement en fustigeant la confusion entre opinion et faits. « Un relativisme majeur est apparu. Tout comme les lois économiques qui ont été présentées comme scientifiquement rationnelles ont été ébranlées par la crise économique, on se retrouve dans une situation où toutes les certitudes scientifiques pourraient être négociables. » Y compris pour des motivations d’intérêts particuliers à exclure du champ d’application de la science. Car deux périls guettent la science et l’expertise : le poids des lobbies qui visent à faire douter de tout, et une certaine religion du progrès, ce « scientisme » qui ne doute de rien. Pour Pierre-Henri Gouyon, professeur au Muséum d’histoire naturelle, « il faut se souvenir que l’eugénisme était défendu par une majorité des scientifiques dans les années 1930. À l’époque, le progrès était considéré comme la seule valeur universelle. Aujourd’hui encore, la plupart des scientifiques n’interrogent pas assez leur pratique et sont convaincus d’œuvrer pour ce “progrès”. Il faut peut-être y voir aussi un manque d’éducation de la communauté scientifique. Face à moins de scientisme, il y aurait moins de gens qui se tourneraient vers l’irrationnel pour se rassurer. »

Les lobbies sont également dénoncés par Marie-Christine Blandin, sénatrice Verte du Nord : « Ayez en tête que 60 % du financement de la recherche sur les médicaments va au flaconnage et au marketing ! » Et la sénatrice, également membre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, d’égrener les sources d’information des élus en charge de l’orientation de la recherche publique : des agences publiques qui réagissent une fois les alertes passées, comme l’Inra avec la grippe A, et une part non négligeable d’industriels et de lobbies.

Et le citoyen dans tout cela ? Vers qui doit-il se tourner pour comprendre et se faire entendre ? Au-delà de la question des lanceurs d’alerte, se pose la notion d’expertise. « Dans tous les débats, faudrait-il des affrontements d’experts, pour et contre ? Il faudrait abandonner ce mythe de l’expert ­neutre » , propose un journaliste dans la salle. Évacuer le mirage de l’objectivité ou de la symétrie à tout prix. ­Mettre face à face scientifiques et groupes minoritaires, climatologues et climato-sceptiques, est incongru quand l’honnêteté des motivations n’est pas au rendez-vous. Pour autant, personne n’est neutre. « On défend toujours quelque chose à partir de principes. Décliner ses principes, c’est cela, être indépendant » , énonce Benjamin Dessus. « Il faut néanmoins en France une meilleure définition des experts. Dans certains domaines, cette indépendance n’existe pas. C’est le cas sur le nucléaire. »

La Fondation Sciences citoyennes propose pour sa part un projet de loi sur l’expertise. « Nous mettons en débat la création d’une haute autorité de l’expertise et de l’alerte, liée à des commissions particulières dans les entreprises. Une façon de mettre au jour les conflits d’intérêts » , explique Jacques Testart, son président. L’enjeu est de taille, comme l’exprime un intervenant depuis la salle, quand « la sanction vient pour celui qui ne connaît, qui ne comprend pas la science » , ou quand « il ne reste que la peur » . Dans cet apprentissage, les journalistes ­doivent jouer un rôle de médiation constructive. Ruth Stégassy, journaliste scientifique à France Culture, parle d’ « une affaire de langue. Le langage scientifique décourage, éloigne. Il est bien souvent communicationnel et bloque la pensée » . Au-delà de la vulgarisation, terme de l’élite condescendante envers le peuple, la journaliste promeut la culture : « Il s’agit de percer la gangue du silence. » Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, évoque la légitimation des vérités de fait évoquées par Francis Chateauraynaud. « L’info se fait puzzle autour duquel les opinions se construisent. J’y vois l’idée de vérité comme opposition politique. Laisser des imposteurs au cœur de l’espace public, c’est piétiner la démocratie. »

Et les portes ouvertes de l’espace démocratique sur la science pourraient être nombreuses. Jacques Testart défend l’idée de « conventions de citoyens » . Des consultations bien encadrées de citoyens formés au pluralisme des approches. Francis Chateauraynaud et Edwy Plenel exaltent la force d’Internet. « Générateur d’appropriation, d’apprentissage collectif en même temps qu’obligation de responsabilisation de la communauté scientifique » , pour l’un, « troisième révolution industrielle » , pour l’autre. L’expertise distribuée, laissant place au surgissement de nouveaux acteurs, pourrait être en marche. À l’échelle mondiale ? C’est ce qu’espère Gus Massiah, du Crid. « Les Forums sociaux mondiaux remettent en cause le cours de la science dans son rapport à l’universel » . Parce que les scientifiques s’en déchargent, il revient aux citoyens de poser les deux questions fondamentales :  « Si ça marche, quelles seront les conséquences ? » , « Faut-il le faire parce qu’on peut le faire ? » « Quand un paysan croise deux maïs, explique Pierre-Henri Gouyon, il sait qu’il va obtenir du maïs. Quand on met un gène de bactérie dans un maïs, on ne sait pas ce qu’on va obtenir. » Et de conclure que si le vrai et le faux appartiennent au champ de l’expérience scientifique, il ne faut confondre ces notions avec le Bien et le Mal. Face aux choix éthiques, il n’existe qu’une seule garantie, la démocratie.

En conclusion de ces six heures de débats, l’économiste Geneviève Azam, membre du conseil scientifique d’Attac, nous invite à repenser les sciences et la science : « La question du climat, en faisant de l’homme un agent géologique, a fait éclater la séparation entre sciences humaines et sciences naturelles. Il faut réinterroger la façon dont la science occidentale s’est vécue, dans la négation du monde éprouvé » , conclut-elle.

N. B. : Tous ceux qui veulent d’autres échos de notre colloque trouveront sur notre site un résumé vidéo. Ceux qui voudront se procurer l’intégrale des débats devront patienter jusqu’au mois de janvier. Les Cahiers de Global Chance consacreront alors un numéro spécial à cette journée. Nous en reparlerons le moment venu.


  • Le colloque de Politis était organisé en partenariat avec la Fondation Sciences citoyennes, Global Chance et l’Association internationale des techniciens et chercheurs (Aitec). Nous étions pour la circonstance les hôtes du maire Vert du IIe arrondissement, Jacques Boutault, qui nous a accompagnés tout au long de nos travaux.
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