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Fukushima : le désastre et la « fable » du raz-de-marée

La désolation a gagné les alentours de la centrale de Fukushima, tandis que des éléments d'enquête font soupçonner la faiblesse des normes anti-sismiques.

Avec un sens de l’humour qui doit être une spécialité nucléaire particulièrement japonaise, la Tepco, l’opérateur privé qui gère la centrale de Fukushima Daiichi, a annoncé il y a quelques jours que les réacteurs un, deux et trois étaient arrêtés. En réalité, bien sur, ils le sont depuis le jour de la catastrophe. Ce qui se poursuit, c’est la fusion toujours non maîtrisée des réacteurs dont le contenu continue à ronger le béton qui les sépare du sous-sol et des nappes phréatiques. À l’appui de ses dires, la Tepco affirme que la température y serait redescendue autour de 100 degrés. Ce que de nombreux spécialistes japonais contestent. Tout comme ils mettent sérieusement en doute la fin des rejets radioactifs dans l’atmosphère. Il y a une quinzaine de jours, l’entreprise a dû avouer que l’eau de refroidissement continuait à gagner la mer. Une eau contenant, par exemple, du césium 137, de l’ iode 131 et du strontium, ce dernier entraînant des risques élevés de cancer des os.

Loin, très loin de ce dernier avatar technique encore inexpliqué et que des ouvriers tentent d’endiguer, comme l’a montré brièvement la télé japonaise, avec des sacs de sable, les habitants de la région de Fukushima prennent progressivement conscience de ce qui leur arrive et du caractère approximatif des informations qui leur sont données sur la teneur en radioactivité de l’air : jusqu’à  10 microsieverts/heure, soit entre 150 et 300 microsieverts/an. Soit des doses largement supérieures aux normes internationales. D'autant que les teneurs moyennes ne tiennent pas compte des différences locales et de l’accumulation de la radioactivité dans les terres contaminées, en taches de léopard, au gré des vents, du relief et du hasard.

Confrontés à l’invisible

Théoriquement, il ne reste personne dans un rayon de 20 kilomètres autour de la centrale de Fukushima Daiichi, puisque plus de 90000 personnes ont été évacuées. Théoriquement... Quant aux habitants qui vivaient entre la zone comprise entre 20 et 30 kilomètres, ils sont partis, ou calfeutrés dans leurs maisons. Théoriquement encore... Car il n’est pas facile d’admettre, notamment pour des paysans, qu’il faut tout abandonner face à une radioactivité qui ne se voit pas. Pour la première fois, des dizaines de milliers de Japonais se retrouvent confrontés à l’invisible. Seules indications que la région a été projetée dans un autre monde : comme autour de Tchernobyl, la végétation commence à grignoter les routes ou les rues, les champs ne sont plus cultivés, les serres en plastique s’effilochent sous le vent, chiens et chats errent à la recherche de nourriture. Comme les quelques vaches et autres animaux domestiques que les paysans n’ont pas eu le cœur d’abattre. Ça et là, des ombres humaines discrètes reviennent les aider à survivre. Dans de nombreux villages, les traditionnelles maisons en bois abandonnées depuis des mois commencent à se délabrer, ajoutant à l’impression de désolation.

Peu d’habitants croient aux annonces gouvernementales expliquant que la région sera prochainement réhabilitée par grattage des terres contaminées, alors que nul ne sait où il serait possible de stocker les déchets de terre et d’arbres contaminés : pour une seule commune de moyenne grandeur, les débris couvriraient l’équivalent d’une trentaine de terrains de football. Les déclarations gouvernementales retentissent comme la promesse d’une renaissance miraculeuse. Une promesse qui ne correspond guère à la réalité de la contamination, qui empêchera les habitants de revoir un jour leurs paysages familiers.

Ne restent plus à ces Japonais, menacés ou évacués, que leurs yeux pour pleurer. Ils ne s’en privent pas. Passé le temps de la stupeur, des habitants désespérés expriment ouvertement leur chagrin : bon gré mal gré ils commencent à oublier le tsunami et ses dizaines de milliers de morts pour exprimer leur désespoir d’être condamnés à l’exil et au chômage. Quant aux personnes âgées, terrassées par le déracinement ou la solitude délibérément choisie, elles décèdent deux fois plus que dans le reste du pays.

Réacteurs brusquement mis à l’arrêt

Reste une autre réalité : les raisons de l’accident. Le réacteur le plus irrémédiablement touché, bien qu’il soit difficile de discerner une différence dans leur triste état 9 mois après l’accident, a été le réacteur numéro 1 de 460 Mw : il était opérationnel depuis 1970 et prévu pour fonctionner 40 ans. Le mois précédant l’accident, à la demande de la Tepco, l’opérateur privé qui l’a fait construire, le gouvernement japonais avait prolongé, de dix ans sa durée de fonctionnement sans consulter qui que ce soit en dehors d’un petit cercle d’économistes et d’ingénieurs pro-nucléaire. Les deux autres réacteurs datent de 1973 et de 1974. Contrairement à ce qui a été expliqué pendant des mois, l’entrée en fusion des trois réacteurs n’a pas été provoquée par le tsunami ( Politis l’avait expliqué après la catastrophe). L’arrivée d’une grande vague de 13 mètres de hauteur, plusieurs heures après le séisme, n’a inondé que la partie basse des bâtiments. Selon une procédure automatique prévue à l’avance, les réacteurs (le numéro 6 étant en révision depuis plusieurs semaines) ont été brusquement mis à l’arrêt au moment du séisme de force 8,9 sur l’échelle de Richter alors que les prévisions et les précautions de l’opérateur n’avaient envisagé, avec l’accord des autorités de sûreté japonaises, qu’un tremblement de terre de force 7. Pour faire des économies lors de la construction qui avait d’ailleurs été effectuées par des compagnies différentes pour chaque installation.

Selon de nombreux spécialistes japonais qui en discutent depuis plus d’un mois, la faille de sécurité ne se situe donc pas vraiment dans la violence de la secousse, mais dans son caractère inopiné. Nul ne sait jamais, malgré les automatismes mis en place, comment un réacteur peut réagir à un brusque arrêt : bien ou mal, cela ressemble à une loterie technologique. En effet, le fonctionnement d’un réacteur et son refroidissement – essentiel – reposent sur un équilibre technique fragile qui peut être rompu par le moindre événement intérieur ou extérieur. Lorsqu’il s’arrête brusquement de fonctionner, il subit un choc brutal, comme si l’on arrêtait un véhicule ou un train lancés à grande vitesse. C’est exactement ce qui s’est produit dans les réacteurs 1, 2 et 3 et dans leurs organes auxiliaires, les générateurs de secours par exemple.

La fable du raz-de-marée

La situation a évidemment été aggravée par la vague du tsunami qui a privé la centrale d’une alimentation électrique extérieure. Les groupes électrogènes endommagés ne pouvant pas prendre le relais qu’ils avaient refusé dès la secousse tellurique. Or, en cas d’incident, un réacteur a besoin d’électricité pour que les systèmes de secours fonctionnent, notamment pour alimenter les circuits de refroidissement. L'enquête de la Commission gouvernementale, difficile politiquement et techniquement, lancée à contre-cœur par les autorités japonaises et dont les conclusions ont été partiellement publiques à la fin du mois de décembre 2011, a montré que le séisme a mis à mal la tuyauterie des systèmes de refroidissement...

Malgré cette réalité, la « fable » de la responsabilité du raz-de-marée a été utilisée en France, y compris par le gouvernement. Ce qui a permis d’expliquer au public que rien de tel ne pouvait survenir dans les réacteurs français puisque la plupart ont été construits loin de la mer et se trouvent donc hors de portée d’un tsunami. En oubliant de mentionner qu’à la fin de 1999, la centrale du Blayais, noyée par la tempête et la montée de la mer, avait failli connaître le même sort et donc un accident majeur. Mais le lobby nucléaire est à la fois sourd, aveugle et piégé par ses mensonges.


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