Youssoupha, un rap à « vocation sociale »

Le « blédard devenu banlieusard » reviennent « changés » , avec un troisième album enrichi de nouveaux horizons sonores. Rencontre.

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Il veut parler d'amour plus que de rue. De bonheur plus que d'argent. Sévère contre le « milieu » du hip hop français et fidèle aux racines de son rap engagé, Youssoupha, « parolier » et « lyriciste Bantou » , présente «Noir désir», un troisième album en transit entre influences orientales, cubaines, rock ou africaines.

Dans ses textes impressionnistes, la critique sociale côtoie des « punchlines » plus légères et le récit personnel de son « itinéraire [de] blédard devenu banlieusard » qui a fait le succès de ses deux albums sortis en 2007 et 2009.

L'attente autour de ce troisième opus sorti le 23 janvier a été accentuée par la condamnation en octobre 2010 du rappeur pour « menace de crimes et injure publique »1 après une plainte d'Éric Zemmour. Le polémiste était visé par une tirade dans le second album de Youssoupha2. Dans le premier extrait de « Noir désir », le rappeur invoque la « légitime défense » et défend la visée politique de son rap.

« Il y a de la rage dans nos propos/ Mais comment rester sage vu l'image de la vie que l'on nous propose/ J'ai plaidé légitime défense dans ma déposition/ Qui prétend faire du rap sans prendre position » («Menace de mort», voir clip ci-dessous)

Politis.fr : Vous vous situez du côté d'un « rap conscient », à l'opposé d'un rap « bling-bling »?*

Illustration - Youssoupha, un rap à « vocation sociale » *Youssoupha : Je ne suis pas à l'aise avec ce type de catégories. Il faut de tout pour faire un rap et je ne veux pas qu'une étiquette m'empêche de dire des choses plus légères. Ce que j'aime c'est la créativité et l'originalité des identités ; je ne cherche pas être le « père la morale du rap français ».

Vous avez peur qu'on vous assigne un rôle politique ?

Le rap dans son essence est politisé. Pour ma part je dirais qu'il a une vocation sociale. Nous portons la voix de gens qui n'ont pas le droit à la parole, qui n'ont aucun représentant à l'Assemblée ou dans les médias. J'ai conscience que nous avons une certaine responsabilité, mais je ne suis pas Malcom X.

On nous reproche d'ailleurs de toujours aborder les mêmes complaintes. Mais si les problèmes ne changent pas, on ne peut pas leur tourner le dos. J'ai réussi, certes, mais j'ai dû faire face à une adversité qui n'est pas normale. Je suis là pour la dénoncer. Je dénonce toujours les conseillères d'orientation, parce que j'ai dû batailler quand j'étais jeune pour poursuivre mes études et ma passion pour l'écriture. Et il y a sans doute des jeunes dans cette situation aujourd'hui. Et quand je dis dans « L'enfer c'est les autres » que « j'en veux aux blancs cyniques et condescendants qui pensent que le monde ne se voit qu'à travers les yeux de l'Occident », je parle du standard de pensée qu'on retrouve dans les médias ou chez les politiques. L'axe du bien et du mal. Avec la démocratie d'un côté et les méchants islamistes de l'autre. En vérité le monde est complexe et fait de nuance. On ne peut pas venir plaquer sur un pays ou un groupe de gens une vision faite à Matignon au nom du « bien ».

Vous vous méfiez aussi de l'argent...

Quand je critique l'argent je m'inclus dedans. C'est malheureusement un nerf de la guerre et je me rends compte qu'on ne met pas ses parents à l'abri du besoin en n'étant pas un minimum capitaliste. Le problème, c'est que l'argent devient un motif d'exploitation des autres et que la mécanique capitaliste ne se fait que dans ce sens-là.

Vous retrouvez la « vocation sociale » et l'« essence politique » du rap dans votre relation avec le public ?

Je ne me prends pas pour ce que je ne suis pas. Certes, je relaie un message, je rapporte des choses, mais je n'engage que moi. On entend souvent dire que le rap fait du prosélytisme et influence les jeunes, qu'il est responsable des telle violence ou de telle révolte. Mais avant les rappeurs, les jeunes ont des parents, des enseignants et des dirigeants. Il ne faut pas les prendre pour des abrutis, ils ne suivent pas aveuglément ce que les artistes peuvent véhiculer.

Illustration - Youssoupha, un rap à « vocation sociale » Vous dites que vous avez changé. Que s'est-il passé ?

J'ai eu un fils qui a pris une importance absolue dans ma vie et qui m'a fait relativiser des choses qui me paraissaient importantes. Puis j'ai eu la chance de faire une grosse tournée qui m'a permis de rencontrer des gens différents. Parce qu'il ne faut pas nous mentir : on déblatère souvent sur des sujets qui n'intéressent que 300 personnes. Nous sommes des artistes parisiens, on baigne avec les labels et les médias.

Notre regard est biaisé dans ce qu'on appelle le « game », le « milieu » du rap, par rapport aux vrais gens qui achètent des disques et qui sont dans une démarche plus spontanée.

Vous êtes d’ailleurs très critique envers le « milieu » du rap français...

Le rap français est ma passion première, c'est pour ça que je me permets de critiquer certains de ses travers. Des mentalités parfois coincées, le manque de solidarité, les médias et les labels qui exploitent les artistes.

Il y a des valeurs qui dominent dans le rap français auquel je n'adhère pas : l'apologie de « la rue », la «  street crédibilité » que les artistes devraient avoir. Au contraire, si je peux me tirer de mon ghetto, je m'en vais le plus vite possible. Aujourd'hui je ne vis plus dans le quartier qui m'a vu grandir, où la vie se passait mal. J'en suis très content. Ce n'est pas la vie que je souhaite pour mon fils, ou même pour les gens qui y vivent.

Quand j'avais 15 ans, tout le monde se revendiquait « underground » . Il fallait venir de la rue. Aujourd'hui, par la force des choses, le rap n'est plus « underground » . On remplit le Stade de France, on fait régulièrement des disques d'or, on se retrouve devant des artistes de variété en première place des ventes. On est rentré dans la culture populaire. Ce sont les médias qui ont encore du mal et qui continuent de nous stigmatiser et de nous tenir à l’écart.

Dans le même temps des artistes comme Grand Corps Malade, Abdel Malik, Oxmo Puccino passent en concert dans les studios de Radio France et sont présents dans les médias de masse...

C'est une bonne chose, mais ce qui est dommage c'est que les médias choisissent un peu leurs rappeurs. Je m'inclus d'ailleurs là-dedans. Je suis conscient que les journalistes m'appellent souvent parce que j'ai fait [des études de lettres à] la Sorbonne, parce qu'ils pensent que je vais bien m'exprimer. C'est malsain, parce que les médias généralistes essaient d'accueillir un rap à leur image. Cela enlève l'essence de cette musique. Pour qu'ils s'intéressent à nous il faut de l’accordéon, une partie un peu « slamée » ou « jazzy ». Ou un scandale.


  1. le rappeur a été condamné à 800 euros d'amende avec sursis, 2000 euros de frais de justice et 1000 euros de dommages et intérêts à Eric Zemmour. 

  2. La phrase incriminée est extraite du titre « A force de le dire » : « À force de juger nos gueules, les gens le savent qu'à la télé souvent les chroniqueurs diabolisent les banlieusards, chaque fois que ça pète on dit qu'c'est nous, j'mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce c... d''Éric Zemmour. » 


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