Après Sangatte, l’errance continue

Le centre d’accueil de la région calaisienne a été fermé il y a juste dix ans, mais les migrants n’ont pas disparu. Des associations assurent leur survie sur toute la côte du Nord-Pas-de-Calais.

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Sous ses airs de station balnéaire endormie, la petite ville de Sangatte ne laisse en rien deviner qu’elle a été une escale de l’eldorado supposé des migrants du Sud vers le Nord. Pendant plus de trois ans, le hangar où ont été construits les arcs-boutants du tunnel sous la Manche – propriété de l’État – a pourtant abrité le centre de soins destiné aux migrants espérant rejoindre la côte anglaise. En septembre 1999, sous la houlette de la Croix-Rouge, des mobile homes posés sur des parpaings investissent les 25 000 m2 couverts d’une charpente métallique. Des infrastructures rudimentaires qui auraient vu passer près de 67 000 étrangers. La capacité d’accueil maximum est de 800 personnes, et les lits viennent rapidement à manquer.

Lors de sa fermeture effective, le 16 décembre 2002, le centre de Sangatte comptait 1 600 migrants. Mais selon Guy Allemand, le maire de la commune (sans étiquette), le nombre de 2 000 personnes a été largement dépassé durant les derniers mois. « Au regard des 900 habitants de Sangatte, cette disproportion semblait apocalyptique », explique-t-il. À l’intérieur du centre aussi, la fermeture paraissait inévitable. Le manque de moyens du personnel – près de 70 permanents –, l’isolation thermique quasi nulle, la promiscuité qui exaspère les tensions – entre Kurdes et Irakiens notamment – poussent le directeur, Michel Derr, à se rendre à l’évidence : le centre n’a jamais été conçu pour être pérenne. Quand Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, annonce sa fermeture, le soulagement est général. Mais, derrière le coup de poing médiatique, plane la vacuité politique. Alors que les bulldozers ont fait plier le hangar en quelques jours, dix ans plus tard, les migrants attendant encore un véritable engagement de l’État pour améliorer leurs conditions de vie. Aujourd’hui, un tas de gravats marque l’emplacement de l’ancien centre, « mais Sangatte reste une référence pour parler du problème migratoire, admet Guy Allemand. Une telle concentration de migrants n’a jamais été vue ailleurs ». Entre sombre curiosité et intérêt humanitaire, les touristes cherchent encore le hangar disparu. Ils y trouveront bientôt un golf à 18 trous, projet d’ampleur pour redorer l’image de la commune. « Le plus dérangeant était de voir passer devant nos portes une misère incroyable », se souvient Didier, un habitant accoudé au comptoir du café de la rue principale. Une foule discrète qui, le plus souvent, n’a pas déclenché de solidarité particulière chez les Sangattois. « Nous sommes plutôt restés spectateurs, admet Didier. Des amis m’avaient mis en garde : ta maison ne vaudra plus un clou, ils vont te créer des ennuis. De simples rumeurs… Les migrants redoutent avant tout une interpellation de la police ! »

À Calais, à huit kilomètres à l’est, les associations se sont organisées pour se substituer au centre. Selon la Fondation Abbé-Pierre, plus de 600 migrants seraient disséminés sur la côte du Nord-Pas-de-Calais. Certains dorment dans des squats, la plupart vivent dans la rue, sous des tentes confectionnées avec des bâches et de vieilles couvertures. C’est le cas d’Imran, originaire d’Afghanistan, qui cherche à traverser la Manche pour la deuxième fois. Il y a un peu plus de trois mois, il s’est fait arrêter à Manchester, où il travaillait comme mécanicien. Sa femme et ses enfants sont restés là-bas. Demandeur d’asile, il est renvoyé en Italie, porte par laquelle il est entré en Europe. « J’espère rejoindre l’Angleterre avant la fin de l’hiver. Plus le temps passe et plus les chances de retrouver mon emploi diminuent », explique-t-il. En attendant, il se rend chaque midi sur le semblant de parking où l’association La Belle Étoile assure une distribution de repas. « Avant d’avoir accès à ce terrain, en 2009, nous faisions les distributions dans un fourgon stationné sur une place de la ville. On a eu des moments de galère », explique Joël, qui a participé à la création de l’association en 1994. Sous le nuage de mouettes d’où semble tomber la pluie froide, deux cents hommes encapuchonnés mangent. Joël les connaît bien. Depuis qu’il a pris sa retraite, en 2003, il se rend tous les jours sur le terrain. « L’ouverture de Sangatte marque la seule fois où l’État s’est investi. Fermer Sangatte, c’était déplacer le problème, explique-t-il. La moindre des choses serait de mettre les demandeurs d’asile à l’abri. » Mais les élus locaux, qui redoutent l’effet « appel d’air », ont préféré ne pas ouvrir de structures au sein de la ville. Il faut se rendre à Arras ou à Dunkerque pour trouver un centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada). Selon Joël, les Calaisiens sont las de la présence de ces jeunes errant dans la rue. Des Soudanais, des Afghans, des Érythréens, des Irakiens et plus récemment des Syriens, désignés encore aujourd’hui par les habitants comme des Kosovars. « À l’époque de la jungle [cette zone où se sont concentrés près de 1 000 migrants, démantelée en 2009 par le ministre de l’Immigration, Éric Besson], j’avais encore un petit réseau de personnes chez qui pouvaient dormir des migrants sortant de l’hôpital, par exemple. Mais ça devient de plus en plus difficile », poursuit Joël.

Systématiquement délogés par la police, les squats disparaissent pour renaître à quelques kilomètres. Une répression sans fin dont la seule logique est d’user le moral les migrants. « Depuis quelques mois, les démantèlements de campements se sont multipliés, estime Martine Devries, de Médecins du monde. Et la circulaire du 26 août 2012 [qui préconise l’anticipation et l’accompagnement de ces évacuations] n’a rien changé. » Dans Calais, les rues empruntées par les migrants sont bien précises : ce sont celles qui mènent aux douches mises en place par le Secours catholique ou à la permanence d’accès aux soins de santé (Pass) de l’hôpital. Dans la salle d’attente, une trentaine d’hommes regardent la télé. Tous ne sont pas malades, mais le bâtiment est chauffé, et des prises sont disponibles pour recharger les téléphones portables. Rhumes, mycoses, gale, plaies de barbelés, fractures, stress : la litanie des maux soignés ici donne une idée de la vie des migrants. « Nous nous contentons des soins primaires, explique le docteur Lechani. Le plus difficile est de les orienter vers des spécialistes. Beaucoup ont des problèmes dentaires ou ORL. » En face de lui, Abib, un Afghan qui s’est vu deux fois refuser le statut de réfugié, se plaint de migraines. Il repartira avec du paracétamol. « Abib, on le connaît bien, raconte Chantal Pachurka, assistante sociale. Je crois qu’il vient ici plutôt pour parler que pour se faire soigner. » Dehors, la pluie tombe de plus belle. « Ils vont morfler aujourd’hui », soupire-t-elle. Les migrants des rives de la Manche ne gardent plus beaucoup d’espoir en la France. Selon leurs moyens et leur empressement, ils mettront quelques semaines à plusieurs années pour emprunter le ferry ou le tunnel qui débouche en Angleterre. « La France n’est accueillante que pour les Français », lâche un jeune Soudanais désespéré. Il s’est rendu à France Terre d’asile afin d’obtenir le statut de réfugié. Mais l’association, débordée, lui a demandé de revenir en 2013. « La grande question est de savoir si je serai toujours en vie à cette date », conclut-il. Si la politique du statu quo demeure, l’anniversaire de la fermeture de Sangatte oblige au moins à porter le regard sur ces vagabonds d’une invisibilité inquiétante.


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