Dossier : Islamophobie : Un racisme banalisé

Islamophobie : L’État, principal agresseur

Les actes de discrimination à l’encontre des musulmans, et plus encore des musulmanes, sont en nette augmentation. Et sont souvent commis dans ou par des institutions publiques.

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Bourges, le 10 mars dernier. Une femme voilée enceinte se promène dans la rue lorsqu’elle se fait violemment agresser par une passante qui lui arrache son voile et lui assène des coups de pied dans le ventre. L’attaque déclenche des contractions et des douleurs au bas-ventre. La passante répète en boucle « les islamistes, les islamistes » et : « Vous allez voir, bientôt ce sera comme la Syrie. » La jeune femme parvient à appeler son mari, qui la conduit en urgence à l’hôpital, où elle accouche prématurément le lendemain. Contactée au moment des faits, la police est arrivée sur les lieux où se trouvait toujours l’agresseuse, mais elle s’est contentée de relever son identité. Sans suite.

Août, à Orléans. Une jeune femme se rend dans un parc pour enfants avec sa sœur et son neveu. Une querelle éclate entre le petit et un autre gamin. La sœur de la jeune femme s’avance alors vers les parents pour tenter d’arranger les choses. « Je ne parle pas aux femmes voilées ! », lui lance le père. Après l’avoir insultée, l’homme la saisit par les épaules, la secoue d’avant en arrière et finit par la gifler. Un témoin s’interpose et la jeune femme, enceinte elle aussi, est conduite à l’hôpital. L’affaire est toujours en cours. Deux agressions parmi tant d’autres. Deux situations comme il y en a fréquemment dans la France d’aujourd’hui. Pour l’année 2013, le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) a relevé 158 agressions physiques ou verbales. Au sein de la communauté musulmane, environ 80 % des victimes sont des femmes. Cependant, les agressions ne constituent pas la majorité des cas d’islamophobie. En réalité, 60 % des actes islamophobes sont des discriminations pratiquées par des institutions publiques. Pour Elsa Ray, membre du CCIF, ce chiffre témoigne d’une « islamophobie structurelle ». Ce sont les agents de l’État qui sont les premiers auteurs d’actes malveillants à l’égard des musulmans. Dans les collèges et les lycées, rapporte Elsa Ray, des jeunes filles se plaignent régulièrement de remarques hostiles, allant jusqu’au harcèlement à propos de leur tenue vestimentaire. Bien qu’elles retirent leur voile avant d’entrer dans l’établissement, elles sont interpellées sur la longueur de leur jupe : les enseignants ou le personnel administratif leur demandent, par exemple, si elles l’ont achetée dans des « boutiques islamiques »

Les musulmanes sont aussi fréquemment harcelées dans les préfectures ou les mairies par des fonctionnaires qui exigent d’elles, au mépris de la loi, qu’elles retirent leur voile pour récupérer une carte d’identité. Il faut aussi évoquer les cas de ces mères musulmanes interdites d’accompagnement scolaire et de ces très nombreuses jeunes femmes contraintes d’ôter leur voile au sein d’établissements d’enseignement supérieur, où ils sont pourtant autorisés. Agressions et discriminations ne sont pas les seuls actes islamophobes. Des contenus haineux circulent sur Internet, et les lieux de culte musulmans sont régulièrement dégradés. En 2013, des mosquées, des écoles coraniques, des carrés musulmans dans des cimetières ont été touchés au rythme d’une fois par semaine en moyenne, selon le bilan annuel du CCIF. Un chiffre alarmant qui devrait pousser le gouvernement à mettre en place un plan de sécurisation des lieux de culte musulmans, que le CCIF réclame depuis des mois. L’islamophobie progresse en France. Entre 2012 et 2013, les cas d’islamophobie sont passés de 469 à 691 selon le CCIF, augmentant ainsi de 47,33 %. Un autre constat du collectif est particulièrement alarmant : l’année 2013 a été marquée par des passages à l’acte de plus en plus fréquents. Et cette montée de la violence ne semble pas s’enrayer. En novembre dernier à Paris, une jeune femme a été insultée dans le métro par un homme qui a fini par la chasser de la rame à l’aide de sa béquille. Sans susciter la moindre réaction des autres voyageurs. Conscientes du risque d’agression physique, les victimes d’invectives ont désormais tendance à fuir leurs agresseurs dès que des mots hostiles leur sont adressés. Et elles les fuient d’autant plus que les victimes sont pour la plupart des femmes en situation de vulnérabilité – enceintes ou accompagnées d’enfants.

Le rapport annuel du CCIF pour 2014 doit paraître en janvier prochain, mais quelques éléments peuvent déjà être évoqués. Les actes d’islamophobie ont globalement augmenté cette année, même si les agressions physiques ont été un peu plus rares. Le CCIF ne note pas d’amélioration du côté des discriminations, ce qui prouve que l’État ne fait pas d’effort de clarification de la loi dans ses services. La France est aujourd’hui le pays européen le plus répressif en matière de liberté religieuse. Et, pour le CCIF, la hausse de la violence à l’encontre de la communauté musulmane est évidemment liée aux lois de 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux à l’école et de 2010 sur l’interdiction du port du voile intégral (niqab ou burqa) dans l’espace public. Depuis la loi de 2010, notamment, les femmes portant le voile intégral sont régulièrement les cibles d’insultes dans la rue, quand elles ne reçoivent pas des crachats. En stigmatisant ces musulmanes, la loi a provoqué un amalgame avec le voile classique et suscité une condamnation généralisée des femmes voilées. La confusion règne, par exemple, sur le lieu de travail. Si les fonctionnaires n’ont pas le droit de porter des signes religieux, aucune loi n’impose aux salariés des entreprises privées de se départir de leurs signes religieux. Il y a bien une jurisprudence qui autorise les entreprises à demander la neutralité religieuse à leurs employés, mais uniquement si ces signes portent atteinte à la sécurité, à l’hygiène ou à l’image de l’entreprise. En septembre 2014, une caissière d’un magasin Carrefour, licenciée pour avoir porté le voile au travail, a ainsi porté plainte auprès du conseil des prud’hommes de Lyon et a gagné son procès. Mais, pour un exemple de justice, combien d’injustices ou de victimes qui se résignent dans une société qui leur paraît hostile ?


Photo : AFP PHOTO / BERTRAND LANGLOIS

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