Eugène Savitzkaya : L’origine du monde

Eugène Savitzkaya fait paraître un roman, Fraudeur, et un recueil de poèmes, À la cyprine, où éclate une langue sensuelle et primitive.

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Écrivain discret, à peine dévoilé par la parution, il y a deux ans, de sa correspondance avec Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya a peu publié ces dix dernières années. Ce qui donne à la double publication présente, un roman, Fraudeur, et un recueil de poèmes, À la cyprine, une forme d’événement. D’autant qu’Hervé Guibert avait raison en le désignant comme son « frère d’écriture »  : bien que d’une nature très différente, ils sont du même sang, celui des écrivains racés qui ont inventé leur langue. On entre dans celle d’Eugène Savitzkaya comme on pénétrerait à l’intérieur d’un jardin luxuriant où éclateraient les parfums, les couleurs, mais où viendrait s’ajouter un fumet légèrement suri, signe de saturation terminale, comme à la fin de l’été. C’est précisément à ce moment-là que se déroulent les visions de Fraudeur. Visions plus que récit, elles vont de Belgique en Ukraine et changent d’époque, même si elles montrent majoritairement un garçon d’une quinzaine d’années, dit « le fou », dans la région de Liège, en 1969, qui sort de chez lui, traverse le verger puis le potager et « part en promenade vers les champs et le bois des tombes ». Le narrateur agit comme une caméra qui suivrait le garçon, épouserait ses sensations et en dirait long sur les éléments de la nature qu’il rencontre. Mais il prend aussi des libertés, recule pour mieux voir, retourne dans la maison esseulée, raconte ce que la famille aime manger, donne la recette des « pirojki », décrit les rapports du frère cadet et d’un jars : « Sur le dos du jars le plus féroce, du jars roi du pré, blanc neigeux et teigneux, chevauchait l’enfançon ». Mais Fraudeur est loin d’être un roman simplement champêtre. Les paysages y prennent une dimension fantasmagorique où naissent des images hallucinées, cruelles ou poétiques. Ainsi cette vision du père du « fou », qui fauchait en « faisant coulisser la longue lame avec la même dextérité que les fantassins chinois des anciennes armées impériales ». Même s’il y a de l’allégresse dans ces visions – comme celle des poules dansantes –, il plane sur cet endroit un sentiment d’inquiétude. « Une femme regarde des mouettes en vol. Oh, qu’elle regarde fort ! Et pourquoi cette intensité dans le regard ? Et pourquoi soudain ce détachement ? C’est la mère du fou. » Ce n’est pas le « fou » qui est dément. C’est sa mère qui a l’esprit malade, elle qui vient de Russie, dont le grand-père était fils de serf. Eugène Savitzkaya l’a déjà évoquée dans des livres précédents, dont Fou trop poli  1. Dans sa chambre, on disposait des bananes en grand nombre, qui « mûrissaient et noircissaient », parce que l’odeur de ce fruit, dit-on, empêche de penser. Un jour, elle est emmenée pour être internée.

On n’insistera pas sur l’aspect autobiographique de Fraudeur, car ce serait non seulement réducteur mais presque un contresens. Il y a chez Savitzkaya une volonté de faire coïncider la vie et l’écriture qui déjoue de telles considérations. « De porc à porcelaine, le fraudeur fou chemine autant dans le dictionnaire dont ses doigts rêches et gourds manipulent les pages que dans les prés à cochons de la Hesbaye ensoleillée… » On peut entendre ainsi ce que recouvre le mot « fraudeur »  : une figure strictement littéraire qui prend vie, se glisse dans la peau d’une personne, endosse l’existence du « fou » le temps du roman. C’est pourquoi la langue d’Eugène Savitzkaya apparaît aussi primitive, organique. Elle est un être de chair dont on sent battre le pouls, à fleur de peau. « La cyprine remonte au cerveau », lit-on dans le recueil de poèmes qui porte pour titre ce joli mot désignant les sécrétions vaginales dues à l’excitation sexuelle. C’est une juste métaphore de ce que produit cette œuvre sur le lecteur : un état de pure jouissance.


  1. Minuit, 2005. 


Fraudeur , Eugène Savitzkaya, Minuit, 167 p., 14,50 euros.

À la cyprine , Minuit, 96 p., 11,50 euros.

Photo : Marie André

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