La détresse des migrants et une énième évacuation

Tôt ce vendredi matin, les migrants installés dans le nord de Paris entre les stations de métro Jaurès et Colonel Fabien ont été évacués. Une opération à laquelle les réfugiés s’attendaient.

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Ce jeudi, en milieu d’après-midi, l'idée d'une évacuation était dans tous les esprits. Sur le boulevard de la Villette, la seule inconnue restait de savoir quand elle serait mise en place, et dans quelles conditions. « Peut-être dimanche », souffle un jeune soudanais.

Finalement, c’est à 6h30 ce matin que plus d’un millier de migrants installés dans le nord de Paris, entre le Xème et le XIXème arrondissement, ont dû monter dans des bus affrétés pour l'occasion. Des transports qui arrivent au compte-goutte, créant des mouvements de foule et quelques empressements. Pour tenter de contenir une situation déjà tendue, l'AFP rapporte que les forces de l’ordre ont utilisé des gaz lacrymogène.

Destinés à s’acheminer vers des centres d’hébergement en Île-de-France et en région, certains cars se sont aussi dirigés vers des gymnases, dans lesquels 500 places ont été mobilisées. Depuis plus d’un an, les campements sont régulièrement reconstitués. Ce vendredi, il s’agit de la 26ème opération de « mise à l’abri ».

Hier encore, alors que les réfugiés continuent d'arriver dans la capitale, certains allant sous les rails du métro Jaurès, des milliers de personnes étaient allongées sur les trottoirs, assises devant les tentes, faisant la queue pour accéder au point d’eau ou à la nourriture. Difficile de ne pas constater que les conditions sanitaires dans lesquelles ces migrants sont accueillis ne sont pas décentes, ni dignes.

Une honte française

Trois fois par semaine depuis plusieurs mois, le camion de Médecins du Monde (MDM) s’arrêtait ici, quai des Jemmapes, pour pratiquer des consultations médicales, et « recevoir » les plaintes des réfugiés. « Nous essayons d’écouter ces personnes, mais aussi de les orienter vers des hôpitaux lorsque leur état nécessite des soins ou des examens », explique Elie, jeune stagiaire au sein de l’organisation. Afin que les migrants puissent accéder aux soins, le personnel humanitaire recommande les lieux qui « acceptent les sans-papiers et les sans-argent ». Mais parfois, ces deniers repartent avec une ordonnance, sans aucun moyen de se procurer le traitement. C’est ce que raconte Mohamed, jeune réfugié soudanais de 24 ans à la déléguée régionale de MDM, Jeanine Rochefort.

Au-delà des pathologies récurrentes et « bénignes », la responsable dénonce particulièrement les conditions de vie « épouvantables » du campement. Récemment installés, les sanitaires ne sont pas assez nombreux et les migrants, fatigués et choqués, sont contraints de vivre sans hygiène, ou presque. « On ne peut pas vivre à plus de 1.000 sur un trottoir », s'indigne tout simplement Jeanine, exaspérée devant « l’incurie du gouvernement ».

© Politis

Si la déléguée reconnaît le « bon boulot de la mairie de Paris », l’absence de décision politique ne permet pas « de gérer cette situation de crise ». Pourtant, d’après elle, près de 70 migrants arrivent encore chaque jour à Paris, en provenance du Soudan, d'Afghanistan, d'Érythrée ou de Libye.

La souffrance de l’isolement

« Nous constatons une évidente souffrance ici », relève Jeanine. Si le projet de mettre en place une cellule psychologique est l’un des objectifs de MDM, destinée à répondre à des problématiques importantes aux vues des choses vécues par ces personnes, le déficit d’interprètes empêche sa mise en œuvre rapide. De fait, et afin de prévenir tout sentiment d’isolement, Jeanine répète la nécessité « de faire attention à ne pas séparer les groupes de personnes ». « Ce serait ajouter du chaos au chaos », assure la responsable régionale, racontant le cas d’un jeune réfugié hébergé dans un camp qui a très mal vécu son transfert « dans un camp pourtant superbe ». « Il faut s’interroger sur la manière de reloger ces personnes, continue la déléguée régionale de MDM. La situation est déjà extrêmement tendue. »

Selon Mohamed, une Libyenne serait d’ailleurs revenue au campement après avoir été relogée dans un hôtel. Enceinte et mère d’un enfant, celle-ci n’avait pas de quoi s’acheter à manger. Contrainte de mendier, sans toutefois supporter cette condition, elle a préféré revenir boulevard de la Villette, où la distribution alimentaire est assurée.

© Politis

Sans perspective, Mohamed, lui, semble anéanti. Pourtant souriant, le garçon de presque 25 ans n'a évidemment jamais imaginé que sa vie allait se dérouler ainsi. Soudanais réfugié au Tchad, puis en Libye pour finalement arriver en France via l’Italie en traversant la Méditerranée, trimballé de camp en camp, le jeune homme n’a plus d’espoir.

S’exprimant dans un français parfait, il ne veut pas aller en Angleterre. Ni même ailleurs. L’idée d’être une fois de plus arraché à un pays, de devoir apprendre une autre langue lui est insupportable. « Nous n’avons pas quitté nos familles, nos amis, les gens que l’on aime parce que nous voulions venir vivre en France. Nous l’avons fait pour survivre », lâche Mohamed, déjà confronté au racisme et à la xénophobie depuis son arrivée en France.

En septembre, un camp répondant aux normes de l’Onu devrait être installé dans le nord de Paris. Si cette perspective devrait permettre d’assurer un accueil décent et digne à des milliers de réfugiés, elle reste une solution « mieux que pire », comme n'a cessé de le répéter l’équipe de Médecins du Monde ce jeudi, à la veille d’une évacuation qui ne sera sans doute pas la dernière.


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