Fraternité fracturée

Christian et François Ben Aïm interrogent en musique les notions d’égalité et d’insoumission.

Anaïs Heluin  • 1 mars 2017 abonné·es
Fraternité fracturée
© Photo : Patrick Berger

Deux frères rencontrent deux autres hommes. Des étrangers peut-être frères eux aussi, malgré leurs physionomies différentes. Chaque duo se reconnaît dans l’autre ; ils fusionnent afin de construire une révolte commune, ou plutôt tentent de le faire. Car, derrière l’apparente fraternité, des lignes de fracture apparaissent. Il faut donc s’apprivoiser. Apprendre à faire cohabiter des gestes pas tout à fait synchrones et des ambitions qui se révèlent au contact de l’autre. Des bassesses et des héroïsmes.

Dans Brûlent nos cœurs insoumis, créé lors des Hivernales à Avignon, Christian et François Ben Aïm dansent cette fable intemporelle avec Fabien Almakiewicz et Félix Héaulme sur la musique d’Ibrahim Maalouf, qui sera à leurs côtés lors de quelques représentations avec sa subtile alliance de trompette et de cordes, de sonorités baroques et arabes.

Les deux frères, qui collaborent depuis vingt ans, poursuivent ainsi leur dialogue avec des musiciens, central dans leurs dernières créations. Dans La Légèreté des tempêtes (2014), surtout, où trois violoncellistes, un chanteur et quatre danseurs interrogeaient le désir et les tourments cachés derrière toute action humaine. En faisant appel au dramaturge Guillaume Poix, ils renouent aussi avec leur goût de la narration, manifeste dans leur diptyque autour de Bernard-Marie Koltès il y a une dizaine d’années.

Avec quelques phrases prononcées en voix off au début et au milieu du spectacle, l’auteur accompagne la rencontre entre les corps. Sans référence à une révolte en particulier, et par là même ouvertes à toutes celles que l’on peut imaginer. Historiques ou intimes. D’ici ou d’ailleurs. On pense tout de même à Sacré Printemps (2014) des chorégraphes Hafiz Dhaou et Aïcha M’Barek, spectacle pour sept danseurs sur les fragilités de la révolution tunisienne. Même force mêlée de vacillements, mais entièrement masculine et plus métaphysique.

Fait d’une succession de tableaux entrecoupés de moments d’obscurité, Brûlent nos cœurs insoumis n’est pas non plus sans évoquer Ça ira (1). Fin de Louis, de Joël Pommerat (2015), consacré à la Révolution française. Par le découpage des scènes grâce à une utilisation précise de la lumière, mais aussi par le choix d’une écriture de plateau. Par la recherche d’un équilibre entre danse, musique et théâtre. Pas d’insoumission qui tienne sans quête d’égalité. La délicatesse de la création des frères Ben Aïm prouve que, sur scène, celle-ci est en marche.

Brûlent nos cœurs insoumis, de Christian et François Ben Aïm, le 2 mars au Théâtre de la Madeleine, à Troyes (10) ; le 21 mars au Théâtre de l’Archipel, Perpignan (66) ; les 24 et 25 mars à la Maison des arts, Créteil (94). Tournée sur www.cfbenaim.com.

Spectacle vivant
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