Festival imageSingulières, à Sète : Combat singulier

Du 8 au 27 mai, à Sète, « imageSingulières » tient sa 10e édition. Son cofondateur Gilles Favier témoigne de son engagement pour la photo documentaire et de la lutte pour la survie de ce festival.

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Depuis 2009, imageSingulières a fait le choix éponyme : un regard toujours décalé et des travaux au long cours parsemés dans la ville de Sète. Une centaine de bénévoles, trois salariés à l’année et quelques intervenants se démènent pour maintenir gratuit ce festival de l’image documentaire, sans rogner sur la qualité, tout en suivant les métamorphoses sétoises. Longtemps ville rouge et populaire, Sète s’embourgeoise. Les chais abandonnés se font Conservatoire de musique à rayonnement intercommunal, le collège désaffecté devient école privée catholique. Et l’association CéTàVOIR, qui porte « imageSingulières » et la Maison de l’image documentaire (MID), a trouvé de nouveaux lieux d’accueil.

ImageSingulières, c’est un peu le meilleur de Sète : une volonté farouche de ne pas œuvrer pour l’élite, d’être à la marge généreuse. Un mélange des genres et l’assurance de s’y retrouver. Femmes yakuza, Mai 68, errance italiennne, ambrotypes (1) chiliens, Sète architecturale… Rencontres, projections et pas moins de seize expositions feront parcourir la ville, le temps et le monde.

Quelle est la particularité d’imageSingulières ?

Gilles Favier : Nous sommes nés d’un constat de carence. Visa pour l’image (à Perpignan) est scotché au photojournalisme qui sauve la planète, alors même que le numérique – avec des photos qui arrivent dans la demi-heure par Internet, réalisées par des photographes amateurs – aurait dû changer la conception du métier. Quant aux Rencontres d’Arles, le festival s’est rétracté dans sa coquille il y a environ dix ans, avec l’apport de partenaires haut de gamme.

ImageSingulières n’a pas l’ambition de s’opposer à ces deux événements. Ni les mêmes moyens. Pourtant, nous, nous avons fait le choix de payer, même peu, les droits d’auteur ! Notre budget représente environ 1/50e de celui d’Arles : moins de 200 000 euros contre plus de 8 millions. En fait, nous avons créé l’événement où nous avions envie d’aller : convivial, gratuit, où les photographes sont accessibles, les expositions de qualité et des résidences possibles. La mayonnaise a pris : 13 000 visites en 2009, 58 000 en 2017. Il y a dix ans, parler de photographie documentaire était ringard ; maintenant, tout le monde s’y réfère.

« Gratuit, exigeant, convivial, politique » : comment réaliser un tel festival ?

ImageSingulières, c’est un combat de chaque jour. Malgré le succès du festival, il nous est impossible de thésauriser. On ne sait jamais si on aura de l’argent, et combien. Ici, il y a des personnes vaillantes qui taffent pour rendre imageSingulières possible, et beaucoup sont bénévoles. Mais le bénévolat a ses limites. La précarité et le sentiment d’usure nous obligent à trouver des propositions différentes, l’expo qui coûtera le moins cher, sans brader la qualité.

Notre partenaire principal est la ville de Sète – avec les problèmes budgétaires de toutes les communes en ce moment. Les spécialistes des financements avec qui nous parlons disent tous la même chose : le mouvement général va vers des fonds privés majoritaires. Alors il faut bien réfléchir à qui on demande et quel rapport on impose. Le respect doit être mutuel, et l’argent ne donne aucun droit. Lors d’un colloque sur la résidence photographique en France, le commissaire d’exposition François Cheval disait qu’avoir BMW comme partenaire impose un choix de photographes. Et ça, pour nous, ce n’est pas envisageable.

Avec de très grands noms et des nouveaux, chaque édition d’imageSingulières est à la fois riche et cohérente. Comment se fait la programmation ?

De façon erratique ! Souvent, je m’emballe pour un projet puis me demande comment construire autour. Cette année, je suis parti du travail du Chilien Mauricio Toro Goya et j’ai trouvé des contrepoints. C’est un peu du pointillisme, sans règle ni thématique, jusqu’à sentir une harmonie.

Un autre exemple : je ne voulais pas parler de Mai 68, mais notre soirée d’ouverture tombe à la date anniversaire d’une nuit d’émeutes. J’ai cherché la contre-allée. Sur le sujet, il n’y a pas cinquante fonds : celui de Claude Raimond-Dityvon a été bien essoré, et celui de Gilles Caron n’est pas une tuerie totale. Alors nous avons choisi le Fonds France-Soir/BHVP/Roger-Viollet, constitué de 40 000 images réalisées par une vingtaine de photographes. Tous n’étaient pas des poètes de la photo, mais leur travail est direct, frontal… Ça tabasse à tour de bras : des garçons, des filles, des vieux. Cette violence interpelle, même si nous avons enlevé les clichés les plus durs.

Nous avons aussi toutes les unes de France-Soir, les affiches de Mai 68, des sons pris au cours des manifestations et deux petits films, La Reprise du travail aux usines Wonder et Sergent Mykono. L’ensemble permet de mieux comprendre ce qui s’est passé pendant Mai 68, comment politiques et syndicats ont tué la part utopique du mouvement.

À chaque édition, Sète fait l’objet d’une résidence photographique. Et le festival occupe de multiples lieux de la ville, doit parfois en déménager. Sète et imageSingulières ont des liens forts…

Sète, c’est une ville qui n’est pas au garde-à-vous. Même si elle est en train de changer. Même si, à notre corps défendant, nous faisons partie du processus de gentrification. Nous avons d’abord invité des amis photographes en résidence. Maintenant, nous varions les plaisirs, avec tous les styles de la photographie documentaire. D’ailleurs, cette année, avec Stéphane Couturier, Sète sera montrée d’un point de vue très plasticien.

La ville n’est pas responsable de notre situation précaire. Nous ne sommes pas une institution, nous n’avons pas de budget fixe ou important, nous partons à l’assaut des lieux comme si c’étaient des squats. Parfois, nous en sommes virés parce que d’autres projets se mettent en place. Maintenant, avec la Maison de l’image documentaire (MID), nous avons un lieu où travailler toute l’année. La dernière exposition a été vernaculaire : Pascal Granger vit à Sète et photographie la ville depuis des années. Au vernissage, il y a eu trois cents personnes : certaines ne seraient sans doute pas venues pour un autre thème, mais elles reviendront peut-être pour d’autres expositions.

ImageSingulières, c’est l’événement que les gens voient. Mais, en fait, tout part de l’association fondatrice, CéTàVOIR, qui travaille toute l’année : le rôle social de la photographie y est central.

Au long cours, vous menez des projets locaux et nationaux…

Nous montons de grands projets en étant tout petits. Comme La France vue d’ici, avec Mediapart, qui a débouché sur un livre. Depuis la Datar (2), portée par l’État, aucune institution ne s’est lancée dans un tel travail, surtout sans fric ! Nous travaillons aussi avec la plateforme Tënk, issue des États généraux du film documentaire de Lussas, avec le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clémi).

Nous avons reçu des signes de reconnaissance, comme la commande publique du ministère de la Culture et de la Communication sur la jeunesse, Jeunes Générations. Mais c’est un one shot. Malgré le succès et la beauté des projets, la fatigue et l’amertume finissent par apparaître.

Vous êtes photographe et directeur artistique d’imageSingulières. Quelle conséquence a cette double casquette ?

Je vois vite celui qui a été au charbon et celui qui a truandé ! J’ai beaucoup moins de temps pour mon propre travail. Et puis j’ai vieilli : je ne réponds plus à des commandes. Je choisis, je travaille sur du long terme, je revisite mes propres archives. Maintenant, je cherche une forme très différente réunissant tout ce que j’ai appris en quarante ans. Déjantée et punchy : ma photographie, je la fais comme je vis.

(1) Négatif au collodion humide sur verre qui, présenté sur un fond sombre, est perçu comme un positif.

(2) Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale.

Gilles Favier Photographe, directeur artistique du festival « imageSingulières» à Sète.


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