« Retour à Bollène », de Saïd Hamich : La douleur d’un transclasse

Avec Retour à Bollène, Saïd Hamich signe un très beau premier film sur la honte éprouvée par un homme envers sa famille.

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R etour à Bollène, comme Retour à Reims, le livre fameux de Didier Eribon. Après plusieurs années d’absence, Nassim (Anas El Baz), qui s’est établi aux Émirats arabes unis, rend visite à sa famille dans cette petite ville du Vaucluse où il a grandi. Les premières images sont éloquentes : d’abord quelques plans sur l’opulente Abou Dhabi. Puis, au volant de sa voiture de location, Nassim roulant dans les quartiers déshérités de Bollène, où vivent les populations maghrébines.

Entre Nassim et sa famille, les contrastes sont énormes. Il est accompagné de sa femme, américaine et blonde ; trilingue, il respire l’aisance. Son frère, Mouss, s’adonne à de petits trafics, ses sœurs portent le voile, sa mère ne parle que l’arabe.

Retour à Bollène dépeint des paysages, extérieurs et intérieurs. À l’extérieur, ce sont les habitats délabrés habités par ceux qui n’ont pu partir : la famille de Nassim, son demi-frère, ses anciens copains. Relégués dans des ghettos sociaux, ils n’ont pas d’avenir dans cette ville tombée aux mains d’un parti fasciste, la Ligue du Sud, pas du tout fictionnel (dans la réalité, les Bompard y règnent). Nassim croise son ancien professeur d’histoire, anciennement communiste, qui milite désormais à l’extrême droite. Le discours de cet homme l’afflige d’autant plus qu’il a fait partie de ceux qui lui ont permis de s’extraire de son milieu.

Ces paroles racistes brûlent intérieurement Nassim, qui lui-même ne s’identifie plus aux siens. C’est son paysage intime que donne aussi à voir Retour à Bollène : cette gêne terrible qu’il éprouve envers ceux dont il est issu, plus encore à l’égard de son père, qui vit séparément et que Nassim refuse de revoir.

Les silences sont ici aussi importants que les propos échangés, dans lesquels Nassim ne peut contenir ses provocations vis-à-vis des us et coutumes que respectent ses frère et sœurs devant leur mère. Saïd Hamich, en réalisateur très conscient de ce qu’il fait, refuse les clichés, les visions commodes, si courantes au cinéma, sur les crispations identitaires. Il parvient à montrer la honte ressentie par un homme envers sa famille et, dans le même temps, la douleur que cette honte occasionne en lui. La scène où Nassim retrouve son père au travail sous une serre agricole se passe pratiquement de dialogue. On pense non seulement à Didier Eribon mais aussi à Annie Ernaux, qui ont dû écrire pour exprimer ce qu’ils n’ont jamais pu dire. Saïd Hamich a réalisé ce très beau premier film avec la même nécessité.

Retour à Bollène, Saïd Hamich, 1 h 07.


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