Asperger odyssée

Drôle, bondissante, déjantée – et terrible –, la première BD d’Émilie Gleason nous entraîne dans la vie de Ted, jeune homme dégingandé et autiste.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Ted est un drôle de coco. Émilie Gleason nous l’indique d’entrée dans le titre. Et ça se pige dès les premières pages, qui décrivent pourtant la session classique métro-boulot-dodo. Il y a déjà sa dégaine : Ted a une petite tête, une carrure démente (ses épaules dessinent un « v »), des bras aussi longs et élastiques que ses jambes, des mains et des pieds de sept lieues. Son visage a beau se réduire le plus souvent au minimum (un ovale blanc, des yeux en tête d’épingle…), il a une expressivité de tous les diables, que démultiplie son corps caoutchouc.

Drôle de coco aussi par son comportement, Ted souffle dans la cuvette des toilettes, tremble à l’arrivée du métro, y revendique « sa » place. Bibliothécaire, il indique de mémoire toutes les références d’un auteur. De retour chez lui, zappe à tout va, ne mange qu’après avoir été rappelé à l’ordre par un texto maternel, pisse un petit coup sous son matelas avant de s’embarquer pour une nuit d’acrobate.

Vous commencez à avoir des soupçons ? Oui, Ted n’est pas tout à fait comme « tout le monde ». Il est bourré de TOC, dit toujours la vérité, n’a pas de filtre social, peine à comprendre les autres et vice versa. On s’en doute dès le début, mais, s’il faut mettre les points sur les i et un diagnostic sur ses différences, c’est dans la bouche de son héros qu’Émilie place le mot-clé. Lorsqu’une femme que Ted a qualifiée de « super grosse » lui rétorque « autiste », il corrige alors : « Je préfère le terme “Asperger”, on ne l’emploie pas contre mon gré comme étant une insulte, du moins. »

Dès le prologue, la dessinatrice lâche le morceau : Ted est l’acronyme de « trouble envahissant du développement », et son petit frère « bien vivant, diagnostiqué sur le tard, taiseux depuis toujours, un ovni aux grandes jambes, qui adore le canard à l’orange et tous les trampolines du monde ». À tous ceux qui oublient que les relations humaines n’ont rien d’inné, elle rappelle que « l’humour, c’est complexe, et l’imprévu dans la vie, c’est comme une arête dans la gorge, elle arrive brusquement et passe très mal ».

© Politis

Humour, imprévu, complexité, c’est tout Ted, drôle de coco. Un beau jour, la routine déraille : il aura suffi qu’une correspondance de métro ne soit plus assurée pour que la vie bien réglée de Ted parte en cacahuète. Il tombe amoureux, se retrouve dans un sex-shop, mange des épinards, tente de se suicider, découvre l’orgasme, sèche le travail. Sa famille s’inquiète, le rapatrie, et là, ça va de mal en pis. Médecin, prescription dingue, hallucinations, psychiatre… Famille aimante, astucieuse, impuissante, dépassée. Tout s’enchaîne à un rythme trépidant et on regarde l’inéluctable, sidéré par le dessin bondissant et l’humour mordant d’Émilie Gleason. Le rouleau compresseur qu’est la vie bien normée écrase peu à peu Ted, éclaboussant ses proches au passage, et nous avec.

Si ce jeune Ted est un drôle de coco, on pense de même de la bande dessinée et de son auteure. Couleurs en aplat bien 1980, vives sans être primaires, traits plastiques au sens bubble-gum du terme, la nervosité en plus, ingéniosité de la mise en cases, dialogues au taquet… Pour sa première BD, Émilie Gleason fait preuve d’une sacrée virtuosité, saugrenue et sans prétention. À 26 ans, elle n’en est pas tout à fait à son coup d’essai : collaboratrice du très chouette Biscoto, mensuel pour enfants bien délirant, elle a publié un album jeunesse chez la même équipe, Les Gros Bras de Polka. Elle illustre également pour la presse, publie dans foison de fanzines et autoédite livres et affiches (1).

Pour le plaisir d’inventer une famille à l’auteure, on lui donne pour ascendant Amy et Jordan de Mark Beyer – strips légendaires et underground publiés par le New York Press dans les années 1990 –, avec des pots de peinture barbapapa et des expressionnistes rigolos. C’est dire le mélange. De quoi désactiver nos codes et nous tremper dans la tête de Ted. Où réalité et hallucination sont un même combat.

Ted, drôle de coco, Émilie Gleason, Atrabile, 128 pages, 17 euros.

Lire également : Les Gros Bras de Polka, Biscoto éditions.

(1) biscotojournal.com

(1) emiliegleason.com


Haut de page

Voir aussi

Dîtes 33 !

Avec Politis accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.